A quel point l'internationalisation de la production prolonge-t-elle celle du commerce ?

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On peut facilement confondre l’internationalisation de la production avec l’internationalisation du commerce. Il s’agit pourtant de deux notions distinctes. L’internationalisation du commerce correspond à la création ou à l’intensification de relations d’échanges de biens ou de services, entre des agents économiques sans lien de subordination entre eux et issus de pays différents, grâce à la possibilité de convertir les monnaies lorsqu'il y en a plusieurs . Dans le cas de l’internationalisation de la production, les produits échangés d'un pays à l'autre le sont souvent entre des sociétés filiales appartenant à même entreprise multinationale, avec un rapport hiérarchique entre elles. Et il s’agit toujours de biens ou de services intermédiaires, qui servent à réaliser d'autres produits. L'objectif est alors de répartir les rôles de production de la manière la plus efficace, à l'image de ce qui peut se faire dans une entreprise entre plusieurs postes de travail. N'y a-t-il pas cependant des mécanismes communs à ces deux logiques d’internationalisation ? A quel point l’internationalisation de la production prolonge-t-elle celle du commerce, et qu’est-ce qui distingue l'une de l'autre au contraire, du point de vue des motivations ?

1/ La fragmentation internationale des chaînes de valeur repose sur les mêmes logiques d'économies d'échelle et de dotations factorielles que le commerce entre pays


 a) Pourquoi la fragmentation de la chaîne de valeur permet-elle des économies d'échelle ?

Quand une entreprise fabrique un produit, une partie des coûts de production est variable et augmente donc proportionnellement aux quantités produites : par exemple, la farine pour faire des baguettes de pain. Mais d'autres coûts sont fixes : par exemple le four ou le comptoir de vente du boulanger. Lorsque les quantités produites augmentent, les dépenses nécessaires pour réaliser une unité, par exemple le coût unitaire de production d'une baguette, se trouvent ainsi diminuées par la baisse de la part des coûts fixes dans ce coût unitaire. C'est le principe des économies d'échelle.

Des économies d'échelle peuvent être réalisées grâce à la décomposition de la production en plusieurs étapes, correspondant chacune à une partie du produit fini : ce qu'on peut appeler un élément modulaire, destiné à être assemblé ensuite avec d'autres éléments. Dans ce cas en effet, un même module peut être utilisé pour réaliser des produits différents. Par exemple un moteur ou un système de freinage peut servir à la fabrication de plusieurs modèles de voitures. Il est alors produit en plus grande quantité, d'où une baisse des coûts unitaires de production.


 b) Quel lien y a-t-il entre l'internationalisation de la production et les dotations factorielles ?

Dès lors que les produits sont conçus de manière modulaire, pour réaliser des économies d'échelle notamment, il y a bien sûr intérêt à ce que chaque module soit réalisé dans le pays où sa production est la plus intéressante, compte tenu de la dotation du pays en facteur travail et en facteur capital tout particulièrement. C'est ainsi que le fabriquant de smartphones Samsung utilise des microprocesseurs produits dans son pays d'origine, la Corée du Sud, ou aux États-Unis, deux pays où on recrute facilement de la main-d'oeuvre hautement qualifiée. En revanche le montage final des composants se fait par exemple au Vietnam, pays où le travail peu qualifié est disponible en abondance avec des salaires bas.

La fragmentation internationale de la chaîne de valeur est d'ailleurs intéressante pour les entreprises même lorsqu'elles ne cherchent pas d'économies d'échelle sur tel ou tel composant. Les avantages tirés de meilleures dotations dans un facteur de production ou dans un autre selon les pays, diminuant les coûts correspondants, suffisent à justifier cette internationalisation des étapes de la production. En soi c'est un moyen d'augmenter la productivité globale, comme l'ont souligné pour le commerce international en général, Hecksher Ohlin et Samuelson, dans la lignée de Smith et Ricardo. De plus la fragmentation internationale la chaîne de valeur concerne des étapes de l'activité des entreprises qui vont au-delà de la stricte fabrication d'un produit modulaire : conception technique, étude de marché, commercialisation...


2/ L'internationalisation de la production a toutefois des avantages spécifiques qui expliquent son importance dans la mondialisation actuelle


 a) Quel avantage peut avoir un investissement à l'étranger plutôt qu'un contrat d'approvisionnement ?

Parmi les logiques qui peuvent conduire à internationaliser les étapes de production d'un bien ou d'un service, il n'y a pas seulement les stratégies de coûts, encore appelées stratégies de rationalisation, à la recherche des bas salaires ou des économies d'échelle. Les stratégies d'approvisionnement sont une autre motivation des investissements directs à l'étranger des entreprises, c'est-à-dire de leur achat d'une part comprise entre 10 et 100% d'établissements de production hors de leur pays d'origine.

Le but est alors souvent d'exercer un contrôle suffisant sur le fournisseur d'une matière première ou d'un bien intermédiaire nécessaire à d'autres étapes de la production, dans d'autres pays. C'est ainsi que le fabricant de pneus Michelin a acheté des plantations d'hévéas en Amérique du Sud afin d'être assuré de la fiabilité de ses approvisionnements en caoutchouc. Il peut s'agir aussi de réaliser des économies sur tel ou tel impôt versé à tel ou tel Etat, en profitant des différences de fiscalité entre les pays. En ayant le pouvoir de nommer ou de licencier le dirigeant d'une entreprise qu'il a achetée à l'étranger, le patron d'une firme peut lui demander de vendre ses produits presqu'à perte ou au contraire de les lui facturer un prix élevé, afin que l'impôt sur les profits soit prélevé dans le pays où ces derniers sont les plus faibles. Cela permet de maximiser les profits après impôts au niveau de l'ensemble du groupe, et donc les revenus des propriétaires (les actionnaires).


 b) Quel avantage peut avoir un investissement à l'étranger plutôt qu'un contrat avec des importateurs ?

L'investissement direct à l'étranger d'une entreprise peut aussi avoir pour but de se rapprocher des clients. C'est alors ce qu'on appelle une stratégie de marché. Dans ce cas la firme multinationale crée des filiales sur place pour les substituer à des importateurs locaux, ou bien rachète ces derniers, afin de mieux contrôler la manière dont ses produits sont distribués. Cela lui permet de fixer plus directement la politique de prix par exemple, au mieux de ses intérêts, y compris fiscaux. Et à prix inchangé cela lui permet de récupérer de toute façon une marge plus importante entre prix de vente et coûts de production, puisqu'il n'y a pas à tenir compte de l'influence des propriétaires locaux d'entreprises de distribution, donc pas de parts de profits à leur verser.

En outre, le fait d'avoir une implantation locale, tant pour la distribution que pour l'approvisionnement ou la fabrication d'ailleurs, facilite les relations avec les autorités politiques d'un pays. Avoir le pouvoir d'embaucher ou de licencier des salariés aide à se faire entendre. Cette proximité permet aussi de mieux comprendre soi-même la culture d'un pays et parfois de mieux adapter les produits, ainsi que leur stratégie de commercialisation, au marché local.


Conclusion   L'internationalisation des étapes de réalisation d'un produit suit incontestablement des logiques similaires à celles du commerce international en général, notamment le fait de tirer parti d’économies d’échelle et d’avantages comparatifs. Mais elle a également des motivations différentes, qui ne concernent pas seulement les coûts mais aussi la sécurité des approvisionnements par exemple, ou encore la volonté d’influencer les politiques nationales dans un sens favorable aux intérêts de l’entreprise. Une même cause pourrait en tout cas, dans le futur, agir en sens inverse et faire reculer à la fois le commerce entre pays et la fragmentation internationale de la chaîne de valeur : l’augmentation des coûts de transports liée à l’épuisement des énergies fossiles, ou la montée des préoccupations liées au réchauffement climatique et donc aux rejets de CO2…