Est-ce le marché unique plutôt que la monnaie unique qui favorise la croissance ?

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Entrée en vigueur en janvier 1999, la monnaie unique européenne a été adoptée par les Français par une décision de 1992, le référendum sur le traité de Maastricht, avec une très faible majorité des voix des citoyens : 51% de OUI et 49% de NON. Depuis, un courant important de l'opinion est sensible à l'idée qu'il faudrait revenir en arrière et réinstituer notre ancienne monnaie nationale, le Franc. Les mêmes prennent appui sur le constat de la croissance plus faible en Europe que dans le monde au cours des deux dernières décennies. Certains admettent que le marché unique a fait progresser fortement la production nationale par habitant depuis le traité de Rome en 1957 jusqu'à la fin du XXème siècle. Mais l'Euro serait en revanche coupable de tous les maux. Qu'en est-il vraiment ? Est-il possible de renoncer à l'Euro et de garder le marché unique ? Est-ce ce dernier qui favorise la croissance, alors que la monnaie unique serait un boulet ?

1/ L'Union Européenne est d’autant plus favorable à la croissance que son ambition dépasse celle d’une simple zone de libre-échange


 a) De quels avantages les pays membres de l’union européenne profitent-ils grâce au libre-échange entre eux ?

Le libre-échange est pratiqué entre les pays européens depuis 1957, en ce qui concerne les premiers adhérents à la communauté économique européenne. Cette absence de droits de douane entre eux a favorisé les ventes internationales de marchandises et de services. Or Ricardo, notamment, a montré que le commerce international favorise l’augmentation de la de production grâce aux effets positifs de la spécialisation qu’il rend possible. Chaque pays a ainsi intérêt à se spécialiser dans les productions pour lesquelles il dispose d’un avantage comparatif, c’est-à-dire d’un écart de productivité avec les autres pays plus favorable pour un produit que pour les autres. Même un pays dont la productivité est supérieure pour tous les produits gagne à se spécialiser et à échanger.

Le libre-échange est aussi un facteur de croissance grâce à l’augmentation de la concurrence qu’il entraîne entre les entreprises : cela pousse ces dernières à innover, soit pour améliorer leur productivité soit pour trouver de nouveaux débouchés avec de nouveaux produits. La taille plus vaste du marché des entreprises européennes, grâce au libre-échange pratiqué entre pays européens, permet également aux entreprises de réaliser des économies d’échelle, c’est-à-dire de diminuer les coûts de production par unité produite grâce à l’augmentation des quantités vendues. Les baisses de prix ainsi permises favorisent l’accroissement des quantité demandées, donc la hausse de la production, c’est-à-dire la croissance.


 b) Pourquoi l’intégration économique européenne, plus poussée qu’en zone de libre-échange, favorise davantage la croissance ?

L'intégration économique européenne est beaucoup plus poussée que celle d’une simple zone de libre-échange. Il s’agit aussi d’une Union Douanière, et certaines décisions de politique économique sont prises au niveau européen : c’est le cas depuis longtemps en matière agricole avec la Politique Agricole Commune (P.A.C.), et plus récemment avec le développement de la coordination des politiques budgétaires depuis la mise en place de la monnaie unique. La création de l’Euro, d’ailleurs, a constitué en elle-même un approfondissement considérable de l’intégration économique en 1999, de même qu’auparavant la création du marché unique des marchandises et des capitaux, en 1992.

Ce degré élevé d’intégration entraîne des avantages supplémentaires pour la croissance par apport au cas d’une simple zone de libre-échange. Tout d’abord, l’absence d’obstacle aux mouvements de capitaux depuis 1992 favorise l’investissement, en facilitant l’utilisation de l’épargne des autres pays européens. L’existence de la monnaie unique lève quant à elle un frein important aux échanges : le risque de change, ou risque de perte de valeur à cause de la nécessité de devoir convertir les monnaies. Enfin, la taille de la zone économique européenne rend envisageable la conduite de politiques keynésiennes de soutien à la demande favorables à la croissance. Celles-ci ne peuvent plus être conduites dans des Etats de taille moyenne comme la France, très ouverts aux échanges, à cause du risque élevé de déficit extérieur par accroissement des importations, et du risque d’enclenchement d’un cercle vicieux de hausse des prix intérieurs et de dépréciation de la monnaie.


2/ Malgré les contraintes créées par la monnaie unique en l'absence d'union politique, il faut savoir que l'Euro est l'aboutissement presque inévitable du marché unique


 a) Comment la logique du marché unique conduit-elle à la monnaie unique ?

Dès lors que les marchandises circulent librement à travers des frontières nationales, sans droits de douane, les nations concernées sont obligées d'abord de mettre en place des tarifs douaniers concertés par rapport aux pays étrangers à leur marché commun. Sinon il suffit aux marchands extérieurs d'exporter d'abord vers le pays taxant le moins et de réexporter vers les autres pays membres. Une fois réalisée ainsi l'union douanière, les entreprises d'un des pays en question n'ont plus aucune protection face à la concurrence de leurs homologues des autres pays membres. Cette concurrence doit donc être saine, ce qui conduit les Etats membres à vouloir donner à leurs entreprises les mêmes possibilités de financement, à des taux d'intérêts comparables notamment, qu'elles soient installées chez l'un ou chez l'autre. Cela suppose un marché des capitaux unifié, sans taxation des déplacements d'épargne d'un pays membre à un autre.

Une fois que les échanges de capitaux sont libres entre pays d'une même zone régionale, les volumes de transactions sur le marché des devises concernées deviennent très élevés, car les transactions sur le marché des capitaux représentent des montants nettement plus importants que celles sur le marché des services. Les volumes de monnaies à convertir entre elles deviennent alors beaucoup plus grands. Et si les politiques monétaires restent différentes entre pays de la zone, il est ainsi plus difficile d'assurer la stabilité des taux de change des monnaies les unes par rapport aux autres, alors que cette stabilité est très importante pour des pays dont la production est largement vendue chez leurs voisins. A partir de ce moment-là, il n'y a plus que deux solutions. Soit on accepte que la monnaie du plus gros exportateur donne le "la" et que les autres politiques monétaires suivent, ce qui a été le cas à la fin des années 80 et au début des années 90 en Europe : les autres banques centrales s'alignaient sur la Bundesbank. Soit on préfère que chaque pays soit représenté dans un organisme qui décide une politique monétaire commune, avec une monnaie unique.


 b) Pourquoi l'insuffisante solidarité politique européenne impose un pacte de stabilité nuisible à la croissance ?

Pour ne prendre que l'exemple de la France, le budget au niveau national, c'est-à-dire les dépenses du gouvernement français, représente environ 16% du PIB, ce qui monte à 25% si on ajoute les dépenses des collectivités locales, et plus de 45% avec les dépenses de la sécurité sociale, qu est un ensemble d'administrations publiques. La part de la contribution de la France au budget européen est en revanche seulement de 1% du PIB français, et la situation est la même pour les autres gouvernements de l'UE. Autrement dit, les décisions prises à l'échelle européenne, par le conseil de l'UE et la commission, doivent être financées avec un budget qui représente environ 1% du PIB européen, soit très peu de moyens comparés à ceux des Etats membres. Les traités européens ont dû par ailleurs ménager la souveraineté des Etats en prévoyant des règles de "majorité qualifiée" qui rendent les décisions européennes plus difficiles à prendre qu'à la majorité simple des voix, dans de nombreux domaines.

Cette faiblesse de la solidarité politique européenne fait que les décisions de politique budgétaire conjoncturelle, lorsqu'elles sont nécessaires, par exemple pour soutenir la demande, se prennent essentiellement au niveau de chaque Etat, éventuellement de manière coordonnée lorsqu'ils parviennent à se mettre d'accord. Cependant comme ils partagent une même monnaie, ils auraient objectivement chacun intérêt à creuser leur déficit budgétaire de manière excessive, pour tirer au maximum parti de l'effet positif des dépenses sur le niveau de demande et donc de production, tout en subissant seulement une partie des conséquences négatives en matière de hausse des taux d'intérêt. Le financement de leur déficit budgétaire accru est en effet assuré grâce à des prêts faits par les épargnants de l'ensemble de la zone monétaire. Cependant si la demande est plus forte sur le marché des capitaux en euros, afin de financer un surcroît de dépenses dans de nombreux pays membres, personne ne gagne à la hausse des taux d'intérêts au final. C'est un problème d'aléa moral qui a été réglé en interdisant en principe les déficits publics supérieurs à 3% du PIB ("pacte de stabilité"). Mais du coup cela crée une contrainte qui peut parfois s'avérer handicapante, en freinant les possibilités de soutien budgétaire à la croissance et à l'emploi, selon les pays et les circonstances.


Conclusion   Il n'est pas possible de vouloir la fin de l'Euro au nom de la croissance, et d'espérer garder les avantages du libre-échange entre pays de l'UE, en particulier le rythme plus rapide de hausse de la production grâce au commerce intra-européen. Revenir sur l'Euro, c'est revenir sur le marché unique, l'intégration économique européenne ayant été un processus dynamique dont la monnaie unique a toujours été l'aboutissement logique, prévu. Reste qu'une plus grande intégration politique aurait également dû permettre de mener une véritable politique budgétaire à l'échelle européenne, susceptible notamment d'amortir, par des transferts entre Etats, les chocs asymétriques qui touchent régulièrement certains pays et pas d'autres... les politiques budgétaires nationales étant quant à elles contraintes par le pacte de stabilité, au nom de la monnaie unique. La solidarité politique des nations européennes est hélas largement encore un chantier en construction.