Le commerce international augmente-t-il ou réduit-il les inégalités ?

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Le commerce international, comme le progrès technique d’ailleurs, est parfois accusé de tous les maux. Certains croient avoir trouvé ainsi l’origine des problèmes de chômage, ou l’explication d'une grande partie des inégalités. Qu'en est-il vraiment ? C'est d’autant plus important de se poser la question que le libre-échange des produits, entre nations, a des avantages bien connus. Mais évidemment, s'il contribuait à rendre la société plus inégale et donc violente, son intérêt mériterait d’être reconsidéré. On peut mesurer les inégalités par exemple à l'aide du coefficient de Gini. Dans le cas d'un pays émergent comme la Thaïlande, dont le poids du commerce extérieur a presque triplé en proportion du PIB depuis les années 1990, le coefficient de Gini est actuellement de 0,36 : un niveau supérieur au niveau allemand par exemple, qui s’établit à 0,32. Mais le coefficient de Gini de l’Allemagne a plutôt eu tendance à augmenter en un quart de siècle, puisqu’il se situait à 0,28 au milieu des années 1990. En sens inverse, le coefficient de Gini thaïlandais a fortement baissé : il se situait quant à lui autour de 0,43 en 1995. En outre, le commerce extérieur allemand a également progressé pendant cette période, même si cela a été dans des proportions moindres. La réponse n'est donc pas simple. Il faut d'ailleurs distinguer l'impact du commerce international sur les inégalités entre pays, et son effet sur les inégalités à l'intérieur de chaque pays.

1/ L'effet du commerce international sur les inégalités à l'intérieur d'un pays dépend de ses dotations factorielles en travail plus ou moins qualifié


 a) Pourquoi la spécialisation dans les productions intensives en travail qualifié augmente-t-elle les inégalités dans le pays concerné ?

Dans un pays où le travail qualifié est plus abondant qu’ailleurs, et où en sens inverse les quantités de travailleurs peu qualifiés ne sont pas aussi élevées qu’à l’étranger, le commerce international conduit, selon a logique des avantages comparatifs, à une spécialisation dans les productions utilisant beaucoup de travail qualifié, par exemple les industries de pointe. Cela fait augmenter la demande de diplômés de haut niveau par les entreprises, et donc pousse à la hausse les salaires de cette catégorie de main d’oeuvre, selon la logique de l'offre et de la demande.

Or ces salariés sont déjà ceux qui en principe obtiennent les rémunérations les plus élevées, car la qualification est un facteur de rareté de la ressource en main d'oeuvre : par définition, n'importe qui peut exercer un emploi sans qualification particulière, tandis que l'inverse n'est pas vrai. Dans les pays où le travail qualifié est relativement plus abondant qu'à l'étranger, la spécialisation dans les productions les plus gourmandes en qualifications, sous l'effet du commerce international, accroît donc les inégalités : le salaire déjà bas des moins qualifiés a plutôt tendance à baisser du fait d'une demande affaiblie pour ce type de travailleurs, tandis que les salaires déjà élevés des diplômés ont tendance à augmenter puisqu'ils deviennent encore plus recherchés.


 b) Pourquoi la spécialisation dans les productions intensives en travail peu qualifié réduit-elle les inégalités dans le pays concerné ?

Dans un pays où les quantités de travailleurs peu qualifiés sont plus importantes qu’à l’étranger, et où en sens inverse le travail qualifié est moins disponible qu’ailleurs, le commerce international aboutit, selon le principe des avantages comparatifs, à la spécialisation des entreprises dans les activités intensives en main-d’œuvre peu qualifiée, par exemple le textile. Cela fait diminuer la demande de diplômés de haut niveau par les entreprises nationales, et donc pousse à la baisse les salaires de cette catégorie de main d’œuvre dans le pays, du fait des mécanismes bien connus du marché.

Ces salariés sont ceux qui sont les mieux payés en principe, la qualification étant un facteur de rareté de la ressource travail : par définition, n'importe qui peut exercer un emploi sans qualification particulière, tandis que c'est bien sûr faux dans le cas contraire. Là où le travail qualifié est particulièrement rare, et les travailleurs peu qualifiés relativement plus nombreux qu'à l'étranger, la spécialisation dans les productions intensives en travail à bas coût, sous l'effet du commerce international, diminue donc les inégalités. La demande plus importante des entreprises pour les salariés les moins bien payés a tendance à faire augmenter leurs salaires, ce qui les rapproche de ceux des travailleurs qualifiés, plus élevés mais orientés à la baisse, du fait d'un déclin de la demande pour leurs qualifications.


2/ L'effet sur les inégalités entre pays va en revanche clairement dans le sens de la réduction


 a) Comment l'effet du commerce sur les inégalités intérieures réduit-il les inégalités entre pays ?

Le commerce international a tendance à rapprocher les bas salaires des hauts salaires dans les pays les moins riches, ceux où la main-d’oeuvre peu qualifiée est très nombreuse, et qui ont donc tendance à se spécialiser dans les productions intensives en personnel sans qualification particulière. Sous l'effet de la demande accrue de ce type de travailleurs, les bas salaires ont donc tendance à augmenter dans les pays pauvres.

En sens inverse, sous l'effet de la mondialisation des échanges les bas salaires ont tendance à baisser dans les pays riches, pour des raisons symétriques : les entreprises sont logiquement poussées à s'y spécialiser dans les activités utilisant du personnel très diplômé. Les hautes qualifications étant tout de même plus rares que les travailleurs peu qualifiés, même dans ces pays, cela y conduit à une baisse du niveau moyen des salaires, malgré la hausse enregistrée par les plus qualifiés. Ainsi le niveau moyen des salaires des pays pauvres et celui des pays riches évolue nt en sens inverse et ont plutôt tendance à se rapprocher.


 b) Par quels effets sur les prix le commerce international réduit-il également les inégalités ?

Le commerce international est à l'origine d'un marché mondial des marchandises, sur lequel le prix fixé par la rencontre de l'offre et de la demande, pour une ressource, s’applique ensuite avec de faibles variations d'un territoire à l'autre. C'est vrai pour les facteurs de production mais aussi pour l'ensemble des biens et services. Ainsi ont pu se réduire les inégalités d’accès à certains produits suivant le pays de résidence, à revenu égal bien sûr.

En outre, les économies d’échelle et les spécialisations avantageuses ayant un effet favorable sur la productivité, elles contribuent à faire baisser les coûts unitaires de production et donc les prix des produits échangés internationalement. La hausse du pouvoir d'achat qui en resulte profite d'abord au moins favorisés, dans la mesure où le bien-être procuré par la jouissance d’un bien a tendance à décroître au fur et à mesure que les quantités possédées augmentent.


Conclusion    L'effet du commerce international sur les inégalités entre pays va donc assez clairement dans le sens de la réduction des écarts. Son impact sur les inégalités de revenus à l’intérieur de chaque pays est en revanche plus complexe, car il dépend notamment de la façon dont chaque nation est dotée en facteurs de production, en particulier en travail plus ou moins qualifié. Là où les qualifications élevées sont particulièrement nombreuses, le commerce international semble pouvoir pousser les inégalités à la hausse. Il ne faut toutefois pas oublier, pour le commerce international comme pour le progrès technique, que l’enjeu est aussi politique : les gains de productivité rendus possibles devraient pouvoir bénéficier à tout le monde, si la redistribution était organisée dans ce sens. Certes l’action politique n'est pas elle-même indépendante des rapports de force sociaux…