L'évolution des principaux agents de socialisation menace-t-elle l'intégration sociale ?

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Pour atteindre des buts ensemble, et même tout simplement vivre en paix, les groupes humains ont besoin de partager des façons d'agir et des façons de penser. La socialisation est la transmission de ces normes et de ces valeurs, qui forment la culture d'une communauté, et la distinguent en partie des autres. De nombreux agents y participent, au premier rang desquels la famille, l'école, les assemblées religieuses, et l'environnement professionnel... mais aussi les associations notamment sportives, les groupes de pairs comme les élèves d'une même classe. L'évolution des principales instances d'intégration ne va-t-elle pas dans le sens d'un affaiblissement de leur rôle, pour la plupart ?

1/ L'évolution des familles n'a pas réduit leur rôle essentiel dans la socialisation, notamment primaire


 a) La socialisation primaire a toujours été davantage assurée par la famille que par l'école

Si on définit la socialisation primaire comme la socialisation dans l'enfance, l'école y joue évidemment un rôle. La socialisation ne s'y exerce d'ailleurs pas seulement des adultes aux enfants, mais aussi entre les enfants, au sein de ce qu'on appelle le groupe des pairs. De ce point de vue, l'évolution de l'école a pu sembler affaiblir son rôle intégrateur. L'autorité s'y exerce moins facilement qu'avant la fin du XXe siècle, quand elle incarnait davantage l'espoir de réduire l'inégalité des chances, notamment. La fin des 30 glorieuses et la sociologie de Pierre Bourdieu ont affaibli cet espoir.

Cependant du point de vue de la socialisation primaire, c'est surtout le rôle de la famille qui est irremplaçable. Il s'agit avant tout d'apprendre au petit enfant à accepter la frustration de ses désirs, afin pouvoir respecter des règles et vivre en société. Car les désirs des uns vont à l'encontre de ceux des autres, et pourtant nous avons beaucoup à gagner à coopérer. Or au tout début, on ne peut apprendre à accepter la frustration que si ce sont les mêmes personnes qui interdisent à certains moments et qui satisfont les besoins à d'autres moments, à commencer par les besoins alimentaires.


 b) Les transformations de la famille n'ont pas véritablement remis en cause son rôle intégrateur

En un peu plus d'un demi-siècle, la principale transformation qu'a connu la famille est l'affaiblissement du lien conjugal. Près d'un mariage sur deux se conclut aujourd'hui par un divorce, à comparer avec un sur dix seulement en 1965. A quinze ans, à peine un enfant sur deux, en moyenne, vit encore avec ses deux parents. Les autres appartiennent parfois à des familles recomposées, et le plus souvent à des familles monoparentales. Cela peut sembler dangereux pour l'efficacité des mécanismes de socialisation. Car un parent isolé, trop dépendant peut-être affectivement de son enfant, ou attaqué dans son autorité par l'ex-conjoint, a sans doute plus de difficultés à jouer son rôle socialisateur.

Mais l'importance de la famille ne s'est pas affaiblie en même temps que le lien conjugal. Les fonctions de la famille liées à la filiation ont peut-être été prises encore plus au sérieux, au contraire, même dans les cas où les ruptures conjugales compliquent l'exercice de l'autorité parentale, voire le rendent psychologiquement douloureux. Car la famille ne socialise pas seulement les enfants. La socialisation secondaire se poursuit tout au long de la vie et les adultes en ont besoin. Or les liens sociaux créés par la religion ou par le milieu professionnel ont sans doute été davantage remis en cause que les liens familiaux.


2/ L'intégration par le travail ou par la religion fonctionnent toujours mais pas pour tous


 a) Le rôle de l'intégration par le travail reste essentiel mais les chômeurs et les précaires en sont exclus

Le travail est tout d'abord une source de revenus qui permettent de suivre les normes de consommation, autrement dit les comportements attendus en matière d'habillement, de confort de l'habitat, ou d'usage des technologies de communication notamment. Cela concerne non seulement les 27 millions de français actifs occupés, mais tout leur entourage, en particulier les enfants scolarisés. Durkheim a souligné d'autre part l'importance de la solidarité organique, fondée sur la spécialisation du travail et l'échange.

Si le travail est ainsi un facteur fondamental d'intégration dans la vie sociale, il peut contribuer a contrario à l'exclusion de ceux qui n'en ont pas, comme les chômeurs. Même les travailleurs précaires, qui sont présents pour un temps relativement court en général dans les entreprises, n'ont pas le temps de nouer avec leurs collègues, les fournisseurs, ou les clients, des liens sociaux durables. Avec trois millions de chômeurs et au moins autant de précaires en France, ce n'est pas un phénomène négligeable, même si les aides versées par l'Etat permettent d'en atténuer les conséquences.


 b) Le rôle des religions n'a pas disparu, mais comme d'autres agents de socialisation elles n'intègrent pas toute la population

Toutes les grandes religions ont joué un rôle intégrateur très important au sein des populations. L'étymologie du mot en témoigne d'ailleurs, puisque religere signifie relier en latin. Certes la religion historiquement la plus importante en France, le catholicisme, compte aujourd'hui peu de pratiquants réguliers. Mais elle continue à servir de référence à environ 40 millions de français qui se disent catholiques. Et l'Islam, deuxième par le nombre avec 5 millions de croyants, compte une proportion plus importante de pratiquants réguliers, un demi-million environ.

Ces données statistiques laissent cependant apparaître les limites du rôle des communautés religieuses en tant qu'agents de socialisation. Au-delà des pratiquants réguliers qui sont minoritaires, on peut douter en effet de l'efficacité de la transmission des normes et des valeurs par les assemblées de croyants, même si tous les domaines de la vie en société font l'objet de prescriptions religieuses. Dans certains cas, il peut aussi exister des conflits avec les façons d'agir ou de penser transmises par d'autres agents de socialisation, comme l'école. La position de l'église sur la question de l'avortement, ou celle de l'Islam sur la liberté vestimentaire des femmes, peuvent créer le trouble dans les consciences.


Conclusion   Le seul agent de socialisation auquel aucun pratiquement aucun individu n'échappe est la famille. Ceux qui n'ont pas pu être socialisés d'abord dans ce cadre, qu'il s'agisse d'une famille biologique ou adoptive, parviennent rarement ensuite à jouer un rôle en société. C'est dire l'importance de la famille pour la socialisation primaire, et les profondes transformations des ménages familiaux, depuis plus d'un demi-siècle, n'ont pas beaucoup changé cet état de fait. Les autres agents de socialisation n'ont jamais joué un rôle aussi universel, à part peut-être les institutions religieuses. Leurs évolutions peuvent avoir des conséquences mais elles ne semblent donc pas constituer une menace insurmontable pour le lien social. On peut d'ailleurs aussi se poser la question de la contribution qu'apportent aujourd'hui de nouveaux mécanismes de socialisation, à travers les réseaux sociaux sur Internet en particulier.