A quel point la compétitivité internationale des entreprises dépend-elle de la variation des taux de change ?

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L’augmentation chaque année de la quantité des produits réalisés, vus comme autant de moyens de satisfaire des besoins, reste un objectif majeur des politiques économiques, malgré les débats sur la soutenabilité de cette croissance. Or pour augmenter la production nationale, une stratégie possible est d’amener les entreprises du pays à accroître leurs ventes par rapport à celles des entreprises étrangères, tant sur le marché intérieur qu’à l’extérieur des frontières. Cela revient à augmenter la compétitivité des entreprises nationales sur le marché mondial. Les ventes de produits nationaux à l’étranger, tout comme les ventes de produits étrangers sur le marché intérieur, nécessitent cependant de convertir des monnaies sur le marché des changes : les salariés nationaux doivent être payés dans la monnaie du pays, tandis que les consommateurs étrangers paient dans leur propre monnaie. Quel rôle peuvent donc jouer ces échanges de devises, et de façon générale l’ensemble des évolutions qui affectent les monnaies et leur valeur sur le marché des changes, en matière de compétitivité internationale des entreprises ?

1/ La compétitivité hors-prix, peu sensible aux taux de change, joue un rôle clé dans la concurrence internationale entre les entreprises


 a) Seule la compétitivité-prix est sensible aux variations des taux de change

La capacité des entreprises à faire face à la concurrence leur vient parfois des prix plus avantageux qu’elles peuvent pratiquer, par rapport aux autres producteurs. On parle dans ce cas de compétitivité-prix. Cependant d’autres caractéristiques des produits qu’elles réalisent peuvent représenter des avantages concurrentiels. C’est le cas de la réputation, acquise notamment grâce à la publicité. La qualité des produits est également un facteur important. Leur différenciation permet en outre de se donner un semblant de monopole sur une variante du produit de base.

La compétitivité structurelle, ou compétitivité hors-prix, n’est pas sensible aux phénomènes monétaires. C’est la compétitivité-prix qui peut subir les conséquences d’une variation du taux de change. En effet, lorsque la valeur d’une monnaie comme le dollar des Etats-Unis augmente ou diminue en échange d’une autre monnaie, comme le Yen japonais, le prix des produits d’une entreprise américaine varie respectivement à la hausse ou à la baisse sur le marché extérieur. La compétitivité-prix s’en trouve alors affaiblie ou au contraire renforcée, selon le cas.


 b) La compétitivité structurelle joue un rôle-clé dans la concurrence internationale

Parmi les Etats membres de l’Union européenne, l’Allemagne est reconnue pour la compétitivité de son industrie. Cela se traduit par un excédent extérieur, c’est-à-dire un solde positif de sa balance des transactions courantes, car elle importe moins qu’elle n’exporte. Cependant les prix des produits allemands ne sont pas inférieurs à ceux des produits français ou américains par exemple. Une Mercedes n’est pas moins chère qu’une Renault ou qu’une Ford. Les industriels d’outre-Rhin ont imposé en revanche depuis longtemps l’idée de la « qualité allemande », qui différencie leurs produits.

La compétitivité hors prix est plus durable que la compétitivité prix, et plus accessible aux entreprises des pays riches. Les innovations peuvent être protégées pendant 20 ans par des brevets. La réputation d’une marque, le savoir-faire des salariés d’une entreprise, prennent également du temps à se construire : il est plus facile pour un concurrent de réduire ses coûts en diminuant les effectifs salariés, en cherchant des économies d’échelle ou en produisant dans les pays à bas coût du travail. Et au jeu de la baisse des prix, les pays riches à forte protection sociale n’ont aucune chance de gagner.


2/ Cependant l’impact des phénomènes monétaires sur la compétitivité-prix ne peut être négligé


 a) La variation du taux de change peut ruiner la compétitivité-prix d’une entreprise sur les marchés étrangers, si elle ne délocalise pas une partie de sa production

Depuis la création de la monnaie unique par exemple, la valeur de l’euro en dollars a connu des variations d’ampleur considérable, sur des durées de quelques mois parfois seulement. Ainsi le taux de change de 1€=1,17$ le 1er janvier 1999 avait chuté en octobre 2000 à 1€=0,82$,  avant de remonter jusqu’à 1€=1,35$ en décembre 2004, et même 1€=1,60$ en juillet 2008 (en 2018 la valeur d’1€ se situait aux alentours d’1,15$). Rien qu’en 2012, l’euro a varié entre 1,21 et 1,34$. Lorsque la valeur de la monnaie nationale augmente aussi vite, une entreprise ne peut éviter une forte hausse son prix à l’étranger, à moins de vendre à perte.

Le constructeur d’avion Airbus, dont la plupart des salariés étaient français ou allemands au début des années 2000, a ainsi particulièrement souffert du quasi doublement de la valeur de l’euro en dollars entre 2000 et 2008. Ses avions étaient achetés le plus souvent en dollars, par des clients comparant les prix avec le concurrent américain Boeing, alors qu’Airbus devait payer ses salariés en euros. Autant dire que le prix des avions Airbus en dollars est devenu moins intéressant par rapport à Boeing, car il fallait bien vendre au moins aussi cher que le coût de production en euros.


 b) La volatilité des taux de change est d’autant plus gênante que les stratégies d’entreprises s’inscrivent toujours dans une échelle de temps longue

Le problème dépasse le cas de l’euro : avant la monnaie unique européenne, le dollar américain a connu des variations très importantes avec 1$=5,50 francs français en 1971, puis 1$=4F en 1980, 1$=10F en 1985, 1$=5F en 1990. Depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, et donc celle du système monétaire international de Bretton Woods, nous vivons dans un régime de changes flottants où l’offre et la demande fixent chaque jour la valeur des monnaies. Et la politique monétaire vise souvent d’abord la stabilité des prix intérieurs ou la croissance, plutôt que des changes stables.

Face à ces fortes variations à court terme des taux de change, les stratégies des entreprises peuvent être prises de court car elles ne produisent pas leurs effets en un jour. Faire évoluer une gamme, pour obtenir un effet de différenciation des produits, demande plusieurs années. Construire la réputation d’une marque, en particulier à l’étranger, prend du temps. Et la publicité engage des coûts qui doivent pouvoir être couverts par les prix de vente prévus, de même que les investissements à réaliser dans des usines ou des réseaux de distribution.


Conclusion   La compétitivité hors prix ne peut donc pas toujours compenser l’impact significatif que peuvent avoir, pour la compétitivité-prix, les phénomènes monétaires. Même pour des pays ou des zones monétaires riches et peuplés comme les USA ou l’UE, il est difficilement justifiable d’adopter l’attitude du « benign neglect », qui a pu consister parfois dans le passé à prendre les décisions de politique économique, notamment en matière monétaire, sans tenir compte du tout de leurs effets sur les taux de change. L’arbitrage entre croissance, stabilité des prix intérieurs, et stabilité des prix extérieurs, n’est toutefois pas évident à déterminer selon les circonstances. Cela pose en fait aussi le problème de la réforme du système monétaire international : sans revenir à l’étalon dollar-or de Bretton Woods, il reste à imaginer un système acceptable par les pouvoirs publics des principales économies développées, et qui permettrait de réduire les fluctuations des taux de change entre leurs devises.