Dans quelle mesure les stratégies d'investissement des FTN sont-elles déterminées par le coût du travail ?

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Le niveau du chômage en France, de l’ordre de 9,5% de la population active, est très élevé : pendant la période des trente glorieuses entre 1945 et 1975, il était presque inexistant. Les investissements directs à l’étranger (IDE) décidés par certaines entreprises, autrement dit les créations d’usine ou d’autres unités de production ailleurs qu’en France, sont parfois accusées d’être responsables du chômage : c’est ce qu’on appelle les délocalisations, lorsque l’investissement à l’étranger s’accompagne d’une fermeture d’établissement en France. Or le coût du travail peut expliquer en partie les stratégies d’investissement des firmes transnationales, c’est-à-dire des entreprises qui ont des unités de production dans plusieurs pays. Ces dernières peuvent être tentées d’installer leurs établissements là où la main-d’œuvre est la moins chère. Dans quelle mesure leurs stratégies d’investissement sont-elle effectivement déterminées par le coût du travail ? N’y a-t-il pas d’autres facteurs qui jouent un rôle au moins équivalent, voire plus important, dans leurs décisions ?

1/ Bien qu’il ne s’agisse pas de l’unique déterminant des stratégies d’investissement des firmes transnationales, le coût du travail exerce une influence significative dans ce domaine


 a) Les écarts importants de coût du travail dans le monde peuvent favoriser les investissements dans les pays à bas salaires

Bien qu’en augmentation depuis quelques années, le coût horaire moyen d’un salarié chinois est environ 10 fois inférieur à celui d’un salarié français. Ne serait-ce qu’à l’intérieur de l’Union Européenne (UE), les différences sont importantes : le coût horaire d’un salarié français est environ 2,5 fois plus élevé que celui d’un polonais. Les différences ne sont pas négligeables non plus entre des pays qui sont membres de l’UE depuis puis longtemps : le coût horaire est ainsi inférieur d’un tiers environ à celui des français dans le cas des espagnols, et même de moitié dans le cas des portugais.

Si on considère que le travail est une marchandise homogène et sans caractéristiques particulières, comme le suppose la théorie classique en économie, les quantités demandées aux offreurs qui le vendent cher sont plus faibles que les quantités demandées à ceux qui le vendent à bas prix. Vu que les FTN sont organisées pour pouvoir implanter des unités de production presque partout dans le monde, grâce aux achats de biens d’équipement (investissements) nécessaires, il paraît logique qu’elles le fassent davantage dans les pays à bas salaires. Elles expriment ainsi une demande forte pour un travail à bas prix.


 b) Parmi les motivations possibles des stratégies d’investissements directs à l’étranger (IDE), le coût du travail est un facteur parmi plusieurs autres

L’existence d’investissements directs à l’étranger déterminés par le faible niveau du coût de la main d’œuvre est reconnue par la recherche contemporaine en sciences économiques. L’économiste Charles-Albert Michalet a proposé en 1985, dans un ouvrage intitulé « le capitalisme mondial » qui fait aujourd’hui référence, une typologie des buts poursuivis par les investissements des firmes transnationales. Cette classification mentionne en particulier les stratégies fondées sur le coût du travail, qui  sont désignées par l’expression de « stratégies de rationalisation ».

Toutefois le même auteur a distingué d’autres types de motivations qui expliquent souvent les investissement directs à l’étranger des firmes transnationales. Deux catégories de stratégies d’investissement apparaissent aussi très importantes.  C’est le cas d’abord des « stratégies de marché », où les unités de production installées servent en fait de « filiales relais » destinées à faciliter la vente de produits aux consommateurs du pays d’accueil. En outre, il existe des « stratégies d’approvisionnement » qui conduisent les firmes à s’implanter dans les pays où elles achètent des matières premières (pétrole, caoutchouc, café…)


2/ Les stratégies des firmes transnationales ont cependant souvent d’autres motivations que le coût du travail, d’autant que l’intérêt de ce dernier dépend aussi de la productivité du travail


 a) Les stratégies d’investissement à l’étranger fondées sur le coût du travail ne sont pas les plus fréquentes

La plus grande partie des IDE se font dans des pays où le coût du travail est en fait assez élevé. En ce qui concerne les investissements à l’étranger des entreprises françaises, par exemple, les Etats-Unis attirent à eux seuls près d’un cinquième du total, et la Chine seulement 2%. Or le coût du travail américain est très supérieur au coût chinois. Il est même supérieur au coût en France. Le même constat peut se faire avec la répartition des IDE des entreprises de toutes nationalités : l’Europe et les Etats-Unis attirent une proportion très supérieure à leur part dans la population mondiale.

Cela s’explique par le fait que les stratégies de rationalisation, fondées sur le coût du travail, ne sont souvent pas la motivation principale des investissements directs à l’étranger. Les stratégies d’approvisionnement, par exemple lorsque Total investit à l’étranger pour exploiter un gisement pétrolier, sont plus fréquentes. Et les stratégies de marché le sont encore davantage, par exemple quand Toyota implante une usine en France à Valenciennes pour produire sa Yaris, destinée au marché européen. C’est ce qu’a montré notamment Jean-Louis Mucchielli dans son ouvrage « Multinationales et mondialisation ».


 b) Les firmes transnationales ne jugent pas le coût du travail indépendamment de sa productivité

De nombreux pays à très faible coût du travail n’attirent pas pour autant les investissements des firmes transnationales. L’ensemble du continent africain, où la main-d’œuvre est souvent disponible pour un prix dérisoire, représente pourtant à peine 7% du montant total des investissements directs à l’étranger effectués par l’ensemble des entreprises de toutes les nationalités. A l’intérieur de l’Europe, la Pologne attire bien moins d’investissements directs étrangers que le Royaume-Uni, alors que le coût du travail y est deux fois inférieur.

Cette situation ne s’explique pas seulement par l’existence de stratégies d’investissement à l’étranger indépendantes du coût du travail, comme les stratégies de marché ou d’approvisionnement. En effet, ce n’est pas le coût horaire du travail en tant que tel qui peut intéresser les entreprises, c’est le rapport entre ce coût et la valeur créée grâce à l’heure de travail d’un individu, autrement dit la productivité horaire du travail. Pour des raisons qui tiennent notamment au niveau de bien-être et de formation de la population, la productivité du travail est souvent beaucoup plus faible dans les pays à bas salaires.


Conclusion   Les stratégies de rationalisation sont donc loin de prédominer dans les décisions d’investissement des firmes transnationales. Mais dans les cas où elles s’appliquent, il n’est pas sûr de toute façon qu’elles aient l’impact négatif qu’on leur prête sur l’emploi. Il est probable qu’il existe un effet de déversement assez voisin de celui qu’a décrit Alfred Sauvy pour le progrès technique : lorsqu’une délocalisation motivée par les coûts salariaux supprime des emplois, les gains de productivité du travail conduisent sans doute à une hausse du pouvoir d’achat qui favorise des créations d’emplois au moins aussi nombreuses que les suppressions. C’est en tout cas une idée qui a été défendue par M. Amiti et S.J. Wei dans une étude publiée par le FMI en décembre 2004.