Le salaire résulte-t-il uniquement de la confrontation de l'offre et de la demande de travail ?

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Le salaire est un revenu régulier prévu par un contrat entre l'employeur et le salarié, en échange d'un temps de travail fixé d'un commun accord. La somme en question semble donc dépendre avant tout de ceux qui signent le contrat. Pourtant, si plusieurs personnes sont prêtes à travailler en échange d'un certain niveau de salaire, il est difficile pour un autre individu d'obtenir deux fois plus. Le mécanisme du marché semble être ici à l'oeuvre, comme si l'heure de travail pouvait se comparer à un kilo de pommes de terre, dont le prix varie selon les quantités offertes et demandées. Est-ce vraiment le cas ? Le salaire résulte-t-il uniquement de la confrontation de l'offre de travail des candidats à l'emploi avec la demande de travail des employeurs ?

1/ La théorie néoclassique fait dépendre le niveau de salaire de la confrontation de l'offre et de la demande de travail


 a) Comment évoluent les quantités de travail offertes et demandées en fonction du salaire ?

Plus le salaire est élevé, plus les personnes sont nombreuses à proposer leur travail. Un lycéen de Terminale doué en comédie n'abandonnera pas l'idée d'avoir son bac pour tourner un film, s'il est payé 1200 euros par mois pendant trois mois. Mais cela risque d'être différent s'il peut gagner dix fois plus. De la même manière, un parent peut faire le choix de rester au foyer pour élever ses enfants pendant que son conjoint travaille. Mais si on lui propose 10000 euros par mois, il sera tentant d'exercer une activité professionnelle et de confier les enfants à une assistante maternelle.

Du point de vue des entreprises qui achètent le travail, c'est exactement le contraire. Elles comparent ce qu'un salarié leur coûte et la valeur qu'il peut créer par heure de travail. Le résultat de cette comparaison est évidemment moins souvent intéressant lorsque le salaire est élevé. Les quantités de travail demandées sont alors beaucoup plus faibles. Lorsqu'elles peuvent embaucher à un niveau de salaire plus bas, elles recrutent au contraire davantage.


 b) Qu'est-ce qui joue le rôle du prix sur le marché du travail, et en quoi consiste ce rôle ?

Les quantités de travail offertes évoluent donc de manière croissante en fonction du salaire, tandis que les quantités de travail demandées sont décroissantes. Les deux courbes se croisent à un certain niveau de salaire, qui joue ainsi le rôle de salaire d'équilibre, de la même manière qu'il existe un prix d'équilibre sur le marché de n'importe quelle ressource. A ce niveau de salaire, tous les offreurs de travail trouvent un emploi, et tous les acheteurs arrivent à recruter. Il n'y a ni une pénurie de main-d'oeuvre, ni le gaspillage que constituerait le chômage involontaire de travailleurs potentiels.

C'est le point de vue de la théorie néoclassique: le travail est une marchandise comme une autre, avec des quantités achetées et vendues qui suivent les mêmes règles. Si rien ne gêne le bon fonctionnement du marché du travail, le chômage ne peut être que volontaire. Les personnes font alors le choix de ne pas travailler au niveau de salaire fixé par le marché. Il faut noter que dans cette théorie c'est le plus précisément salaire réel, donc corrigé des prix, qui ajuste les quantités offertes et demandées: on le note W/P.


2/ Mais le marché du travail s'éloigne des hypothèses néoclassiques et il est soumis à de fortes contraintes légales


 a) Pourquoi les hypothèses d'homogénéité de la ressource et de transparence de l'information sont loin d'être vérifiées ?

La théorie néoclassique repose sur un certain nombre d'hypothèses, connues comme les conditions de la concurrence pure et parfaite. Les vendeurs doivent être nombreux de même que les acheteurs (atomicité du marché), la ressource doit être strictement identique pour toutes les opérations d'échange (homogénéité du produit), aucune entrave administrative ou technique ne doit gêner un vendeur ou un acheteur potentiel (libre entrée-sortie sur le marché), le travail et capital doivent être parfaitement mobiles (libre-circulation des facteurs de production), et tous les participants doivent avoir les mêmes connaissances sur le produit et le fonctionnement du marché (transparence de l'information).

Le réalisme de ces hypothèses est critiquable en général, mais particulièrement dans le cas du marché du travail. L'offre de travail est très hétérogène, ne serait-ce qu'en termes de diplômes et de compétences relationnelles par exemple. La condition de transparence de l'information est également impossible à réaliser. Le candidat à l'embauche en sait toujours plus que le recruteur sur la valeur qu'il peut apporter. Il ne dira jamais qu'il passe par des périodes de dépression l'hiver... Cette asymétrie d'information explique la pratique de salaires plus élevés que le niveau d'équilibre: parce qu'on recrute sur recommandations, et que cela motive aussi les salariés en place et bien connus (salaire d'efficience).


 b) Quels rôles jouent l'Etat et les partenaires sociaux dans la détermination du niveau de salaire ?

En France le législateur a fixé par exemple un horaire maximum quotidien, qui représente un coût pour les employeurs. Il a fixé aussi un niveau de salaire horaire minimum en-dessous duquel les employeurs ont l'interdiction d'embaucher un salarié. Le SMIC peut bien sûr être supérieur au salaire d'équilibre, tout particulièrement dans le cas des salariés peu qualifiés. Il ne se justifie pas seulement, d'ailleurs, par la volonté de limiter les inégalités. Il a aussi été inspiré par le raisonnement de Keynes, selon qui le travail ne peut pas être considéré comme une simple marchandise. Car avec les revenus qu'ils en tirent, les salariés consomment les produits des entreprises.

Les syndicats qui représentent les salariés, d'une part, et les dirigeants d'entreprises ou les organisations patronales, d'autre part, sont régulièrement amenés à des négocier des niveaux de salaires correspondant à chaque type de poste. Cela peut être à la suite de mouvements de grève, ou simplement parce qu'ils parviennent à un accord dans le cadre des négociations annuelles imposées par l'Etat. Il peut s'agit de simple accords d'entreprise, ou, à l'échelle de l'ensemble d'une branche d'activité comme l’hôtellerie-restauration, de ce qu'on appelle alors une convention collective, comme celle des métiers du bâtiment.


Conclusion   La théorie néoclassique offre un cadre de réflexion utile et permet d'expliquer une partie du chômage en France, qu'on peut qualifier de chômage classique. Mais le salaire est loin de résulter simplement de la confrontation de l'offre et de la demande de travail. Car le travail n'est pas une ressource homogène, notamment, et les asymétries d'informations sont également nombreuses sur ce marché. Et peut-être surtout, l'Etat y intervient et y soutient l'intervention des partenaires sociaux. Les conditions d'efficacité de ces interventions méritent d'ailleurs autant d'être discutées que le réalisme des hypothèses de la théorie néoclassique.