L'évolution des formes de solidarité réduit-elle encore l'importance des valeurs communes ?

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Les valeurs d'une communauté sont les façons de penser qu'elle partage et qu'elle transmet à ceux qui la rejoigne. Elles font partie de ce qui définit son identité, de ce qui permet à ses membres de se reconnaître entre eux et d'être reconnus par les personnes extérieures. Ces valeurs communes, tout comme d'ailleurs les normes qui constituent avec elles la culture du groupe, exercent une pression plus ou moins forte sur les consciences individuelles. Il n'y a rien à voir par exemple, de ce point de vue, entre une secte et la communauté catholique française actuelle. Y a-t-il à ce sujet des tendances dans la façon dont la société évolue ? La transformation de ce qui rend les individus solidaires, autrement dit de ce qui leur permet de vivre ensemble en coordonnant leurs actions, va-t-elle dans le sens d'un affaiblissement des valeurs communes ?

1/ L'industrialisation et l'urbanisation ont développé la solidarité organique au détriment de la solidarité mécanique


 a) Comment l'industrialisation et l'urbanisation ont-elles affaibli les formes traditionnelles de solidarité ?

La révolution industrielle a concerné la France un peu avant le milieu du XIXe siècle, un demi-siècle environ après l'Angleterre. Le siècle qui a suivi a été celui de l'exode rural, avec des déplacements massifs de population des campagnes agricoles vers les villes industrielles. Cette industrialisation et cette urbanisation ont eu des conséquences profondes sur la façon de vivre en société.

Par rapport aux agriculteurs qu'ils étaient ou que leurs parents étaient auparavant, les ouvriers sont devenus très dépendants des propriétaires de leur outil de travail, puisqu'ils n'avaient pas les moyens de posséder eux-mêmes les machines et autres moyens de production industriels. Et ils ne pouvaient pas bénéficier non plus de l'entraide à laquelle se sentaient obligés les travailleurs de la terre, dans les villages.


 b) Qu'est-ce que la solidarité organique qui s'est en partie substituée à la solidarité mécanique d'après Durkheim ?

L'affaiblissement au XIXe siècle des anciennes formes de solidarité, et leur difficile remplacement par de nouvelles, a été un des principaux objets d'étude d'Emile Durkheim. Le fondateur de la sociologie employait le terme de solidarité mécanique pour décrire le type de lien social dans les sociétés traditionnelles. Dans les villages français du début du XIXème siècle, la capacité du groupe à vivre en paix et à travailler à des projets communs reposait sur une faible autonomie des consciences individuelles par rapport à la conscience collective : très peu de différences étaient tolérées dans les manières de penser.

Cette solidarité mécanique a été en partie remplacée, au fur et à mesure de la spécialisation des tâches liée à l'industrialisation et à l'urbanisation, par ce que Durkheim appelle la solidarité organique. Dans des sociétés nombreuses où chacun joue un rôle très spécifique, les comportements et les façons de penser s'écartent forcément davantage d'un individu à l'autre. Mais comme aucun ne peut faire face à ses besoins quotidiens sans l'échange avec d'autres individus spécialisés, c'est l'interdépendance créée par la forte spécialisation qui produit le lien social.


2/ La conscience collective n'a toutefois jamais disparu, et avec Internet même la solidarité mécanique regagne peut-être du terrain


 a) Pourquoi le primat de l'individu ne signifie pas du tout l'absence de valeurs communes ?

Dans nos sociétés urbaines où les rôles sociaux sont fortement différenciés, les consciences individuelles ont pris beaucoup d'autonomie par rapport aux façons de penser communes aux uns et aux autres. C'est une des explications de ce qu'il est convenu d'appeler l'individualisme, ou si on veut éviter une connotation péjorative, le primat de l'individu. Cela peut faire craindre un affaiblissement des valeurs communes qui finirait par menacer la cohésion sociale, malgré les mécanismes de solidarité organique liés à la spécialisation et aux échanges.

En réalité même dans les sociétés à solidarité organique il existe une conscience collective et donc des valeurs communes. Sans partager un minimum de façons de penser, il est impossible de se comprendre et donc d'échanger. Or la spécialisation des individus, dans ce type de société, rend nécessaires les échanges. Le simple fait de parler une même langue influence les mentalités. Il y a par exemple plusieurs verbes différents pour traduire en Italien le mot français "aimer". En Amérique latine, le Quechua, qui est la langue des peuples de la forêt, permet de décrire l'action de se battre avec beaucoup de nuances différentes.


 b) Comment la solidarité mécanique a persisté, jusqu'à se développer peut-être aujourd'hui sur les réseaux sociaux d'Internet ?

De nouveaux groupes sociaux dotés de valeurs communes fortes ont émergé avec l'industrialisation. Parfois les ouvriers adhérents à un syndicat peuvent difficilement se désolidariser de leurs camarades et ne pas faire grève, sans passer pour un traître. D'autres exemples montrent la persistance de formes de solidarité mécanique: la secte, le commando militaire, et même la classe de lycée, sont des environnements sociaux où les individus sont peu spécialisés et où beaucoup de façons de penser s'imposent à tous.

Avoir un compte sur un réseau social d'Internet, en particulier Facebook, fait partie des comportements attendus dans la société actuelle. Il est difficile d'y échapper sans se priver d'informations utiles à la vie des groupes auxquels on appartient en dehors des écrans. Or le fonctionnement de ces systèmes informatiques incite à rendre quasiment publics de nombreux aspects de nos vies qui relevaient il y a une ou deux décennies de la sphère privée uniquement. Beaucoup de nos façons de penser ou d'agir sont ainsi sanctionnées positivement ou négativement par des commentaires en ligne, des "J'aime" ou "Je n'aime pas" de nos "amis".


Conclusion   Les valeurs communes sont donc loin d'avoir disparu. Certes la société change en permanence, et l'industrialisation en particulier a profondément transformé, et peut-être affaibli, la conscience collective. Mais les groupes humains sont restés soudés par des façons d'agir et de penser partagées. D'ailleurs à l'heure où les nouvelles technologies sont de plus en plus intrusives, et remettent peut-être en cause nos libertés sans que personne l'ait vraiment décidé, faut-il continuer à diaboliser l'individualisme? Il ne faut en tout cas pas confondre le primat de l'individu avec l'égoïsme.