La croissance économique est-elle soutenable ?

Pour revenir au sommaire des SES, c'est ici...    et pour la version affichant une idée par sous-partie, c'est par là...    (droits réservés)


Le réchauffement climatique lié aux émissions de gaz à effet de serre est probablement la limite écologique la plus grave à laquelle l'activité humaine risque de se heurter. Mais elle n'est pas la seule. La réduction de la surface des forêts à l'échelle planétaire diminue la transformation de CO2 en oxygène par la photosynthèse. Cela rend l'atmosphère moins respirable et aggrave encore l'effet de serre. L'épuisement des sources d'énergie fossiles comme le pétrole, le gaz, le charbon, et l'uranium, est aussi un problème majeur. La réduction des réserves de poissons provoquée par la surpêche est dramatique également. Dans ces conditions, peut-on croire en nos capacités de maintenir à long terme le rythme actuel de hausse de la production au niveau mondial ? La croissance économique est-elle soutenable ?

1/ La croissance économique se fait parfois au prix de la dégradation d'un capital naturel peut-être irremplaçable


 a) Pourquoi la hausse du PIB ne tient pas compte des externalités négatives liées à la production ?

Le PIB se calcule pour l'essentiel à partir de la somme des valeurs ajoutées par les agents économiques installés sur un territoire. Or la valeur ajoutée se calcule elle-même, dans le cas des entreprises, à partir du prix de vente, dont on retranche les consommations intermédiaires. Or sur le marché d'une ressource, le prix de vente établit un équilibre entre les intérêts des vendeurs et des acheteurs, mais il ne tient pas compte de l'intérêt d'autres acteurs qui peuvent être concernés par la production et la vente du produit.

Cet effet sur d'autres acteurs, extérieurs au marché de la ressource échangée, s'appelle une externalité. Elle peut être aussi bien positive que négative. Lorsqu'un directeur d'usine choisit un procédé plus polluant qu'un autre, les consommateurs peuvent y trouver un avantage si cela permet de produire moins cher. Le directeur d'usine sera sans doute mieux payé aussi si le produit se vend mieux. Mais les habitants du quartier ou de la ville où se trouve l'usine devront peut-être consulter leur médecin pour des problèmes respiratoires. Leurs consultations feront augmenter encore plus le PIB mais en fait leurs besoins seront moins bien satisfaits. De ce point de vue la hausse du PIB est trompeuse.


 b) Pourquoi l'idée qu'on peut compenser la dégradation du capital naturel grâce à d'autres formes de capitaux est-elle discutable ?

La qualité de l'air, comme beaucoup d'autres ressources naturelles, peut être considérée comme un capital, autrement dit une source durable de moyens de satisfaire des besoins. La dégradation de ce capital naturel peut être irréversible car l'humanité est loin d'avoir les moyens de maîtriser entièrement la nature. Le réchauffement climatique lié aux gaz à effet de serre, par exemple, menace de franchir un seuil incontrôlable par l'homme. Dans ce cas la croissance économique actuelle ne serait pas soutenable car elle se ferait au détriment de la satisfaction des besoins dans l'avenir.

On distingue parfois une soutenabilité forte et une soutenabilité faible. L'idée de la soutenabilité faible, c'est que la dégradation du capital naturel, si elle s'avère inévitable, peut être compensée par l'accumulation d'autres types de capitaux, en particulier le capital humain lié au progrès des connaissances et des technologies. Mais ce point de vue est loin de faire l'unanimité, y compris parmi les économistes. Il est difficile de faire des évaluations chiffrées fiables des possibilités de substitution d'un type de capital à l'autre. La prudence incite plutôt à rechercher une soutenabilité forte, autrement dit à éviter la dégradation du capital naturel, quand nous faisons des choix dans le domaine de la production.


2/ Des outils sont disponibles pour rendre la croissance plus vertueuse, mais leurs défauts doivent être pris en compte


 a) Comment les avantages et les inconvénients de chaque instrument de la politique climatique les rendent complémentaires ?

La façon la plus simple de protéger le capital naturel, c'est de faire respecter des règles, sous forme d'interdictions ou d'obligations. Par exemple, l'interdiction européenne de dépasser 60 mg/km de rejets d'oxydes d'azote pour un véhicule à essence. L'inconvénient, c'est que la réglementation peut être trop stricte pour certains et pas assez pour d'autres, qui pourraient faire plus d'efforts. D'où l'intérêt de la taxation, comme dans le cas du bonus/malus écologique selon les émissions de CO2 des voitures. Car on a toujours intérêt à polluer moins par exemple si ça permet de payer encore moins d'impôts. L'inconvénient de la taxation, c'est qu'elle est impopulaire et donc difficile à harmoniser internationalement.

Moins impopulaires que les impôts, les marchés de quotas d'émission consistent à attribuer à des entreprises, gratuitement ou aux enchères, un niveau maximum de rejets de gaz polluants, qu'elles peuvent en partie revendre à d'autres si elles ne l'utilisent pas. A la différence d'une simple règle, cela conduit ceux qui le peuvent à faire le maximum d'efforts, sans créer des contraintes irréalistes pour d'autres. L'inconvénient, c'est que la définition d'un seuil par entreprise et son contrôle impose un lourd travail administratif. Cela ne peut s'appliquer qu'à un nombre limité de grandes entreprises, et avec un risque de corruption des inspecteurs.


 b) Comment les activités de protection de l'environnement contribuent elles-mêmes à la croissance, et avec quelles limites ?

Ingénieur en qualité de l'air, diagnostiqueur thermique des bâtiments, garde des parcs naturels... : les métiers directement liés à la protection de l'environnement ont pris de plus en plus d'importance depuis un quart de siècle. Si on y ajoute les activités de traitement des déchets ménagers, d'approvisionnement en eau potable, de construction ou de rénovation de bâtiments - qui existent depuis longtemps mais sont soumises à des réglementations aujourd'hui très exigeantes en matière environnementale - cela représente actuellement près de 5 millions d'emplois en France. Ces activités de production, dont certaines sont entièrement nouvelles, contribuent bien sûr à la hausse du PIB.

Il faut toutefois relativiser ces chiffres. Il y a environ 27 millions d'actifs occupés en France, et sur ce total à peine 150000 emplois sont purement dédiés à la protection de l'environnement. La rénovation énergétique des anciens bâtiments est un chantier de grande ampleur, mais ni les propriétaires ni le gouvernement ne peuvent le mener très vite : l'objectif officiel de faire améliorer l'isolation thermique de 150000 logements très énergivores chaque année, grâce à des aides de l'Etat, correspond à 2% seulement des 7 à 8 millions de passoires énergétiques comptabilisées dans notre pays.


Conclusion   La croissance économique peut certainement être rendue plus vertueuse, ce qui permet à certains de parler de croissance verte, ou d'économie verte. Les réglementations et incitations que l'Etat peut mettre en place, en particulier les instruments de la politique climatique, permettent d'agir dans ce sens. Les dépenses de recherche et de formation peuvent également jouer un rôle, grâce à l'accumulation de capital humain pour compenser éventuellement la dégradation du capital naturel. La protection de l'environnement, enfin, génère des emplois, et la valeur ajoutée créée à cette occasion est comptabilisée dans le PIB. Mais tout cela ne garantit pas que l'augmentation de la production puisse se poursuivre indéfiniment. S'il fallait organiser la décroissance, l'enjeu sera de trouver les moyens pour que la frustration des populations ne dégénère pas en conflits dangereux, entre les Etats et à l'intérieur de chacun d'eux.