L'état et l'évolution du commerce mondial illustrent-ils la théorie du libre-échange ?

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Depuis l’effondrement du bloc communiste, le libéralisme économique s’est imposé comme l’idéologie dominante dans la plupart des pays du monde. Le libre-échange est un corollaire de cette doctrine du laissez-faire qui cherche à réduire autant que possible l’intervention des Etats dans l’économie. Par opposition au protectionnisme, le libre-échange consiste en effet à limiter au maximum les obstacles aux achats et aux ventes de produits entre un pays et le reste du monde. Cela signifie en particulier que les droits de douane doivent tendre à disparaître, afin de favoriser la concurrence entre les entreprises nationales et les entreprises étrangères. Mais si le libre-échange est aujourd’hui une idée largement partagée, à quel point les Etats la mettent-ils vraiment en pratique ? Ses effets réels correspondent-ils d’ailleurs à ceux qui pourraient être attendus d’après la théorie de Ricardo, par exemple ? Il est permis de s’interroger sur la façon dont le commerce mondial actuel illustre plus ou moins la théorie du libre-échange.

1/ La croissance mondiale semble avoir plutôt profité de la libéralisation du commerce, conformément à la théorie classique du libre-échange


 a) Quels sont les effets positifs du libre-échange sur le niveau de production, d’après la théorie économique classique ?

L’économiste classique David Ricardo a montré que deux pays ont fortement intérêt à échanger une partie de leur production, s’ils se spécialisent chacun dans la fabrication des produits où ils ont un avantage comparatif, autrement dit un écart de productivité avec le pays étranger plus favorable ou moins défavorable que pour les autres produits. Ce raisonnement est valable même si l’un des deux pays a une productivité plus élevée dans tous les domaines. Selon cette théorie, rien ne doit donc gêner le commerce international.

En renonçant à taxer les produits importés avec des droits de douanes, et donc à protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère, les gouvernements nationaux peuvent aussi compter sur les bienfaits supposés de la concurrence. En effet d’après les économistes libéraux, d’inspiration classique, celle-ci pousse les producteurs à fournir davantage d’efforts, notamment en matière d’innovation et de réduction des prix. En théorie les consommateurs en tirent donc avantage.


 b) Quel lien peut-on établir entre la libéralisation du commerce et l’accélération de la croissance mondiale depuis 1945 ?

Au-delà de la théorie, la tendance historique depuis 1945 est allée dans le sens d’un accroissement de la liberté des échanges. C’est ce que révèle l’évolution des droits de douanes dans le monde : de 40% de la valeur des produits importés en 1940, le niveau moyen de ces taxes est tombé aujourd’hui à environ 4%. Ce résultat a été possible grâce aux fréquentes négociations internationales prévues par le traité du GATT signé en 1947, auquel a succédé le traité sur l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1995.

Cette libéralisation du commerce mondial est allée de pair avec une croissance accélérée du PIB mondial par habitant depuis 1950, ce qui semble confirmer dans les faits les avantages théoriques du libre-échange.  Ainsi le taux de croissance annuel moyen de la production par habitant a été deux fois plus élevé entre 1950 et 2000 (2%) qu’entre 1900 et 1950 (1%). Ce résultat est à rapprocher du rythme d’accroissement du commerce mondial, beaucoup plus rapide entre 1950 et 2000 (6% par an) qu’entre 1900 et 1950 (1%).


2/ Cependant la liberté des échanges est restée relative et n’a pas conduit à une spécialisation des pays aussi nette que dans la théorie de Ricardo


 a) Quels obstacles tarifaires et non tarifaires s’opposent encore aux échanges commerciaux, en particulier hors d’Europe ?

Tout d’abord, le libre-échange ne s’est pas complètement généralisé, parce que les droits de douanes n’ont pas complètement disparu. Ils ont certes été supprimés à l’intérieur de grands ensembles régionaux comme l’Union Européenne ou l’Accord de Libre-Echange Nord-Américain (ALENA : Canada-USA-Mexique). Mais en dehors de ces zones de libre-échange, il subsiste des tarifs douaniers qui peuvent être significatifs. Aux USA, certaines importations d’acier ont été taxées à 25% en 2018 par l’administration du Président Trump.

De plus, le faible niveau des droits de douane ne signifie pas forcément l’abandon du protectionnisme : il existe aussi des barrières dites « non tarifaires » aux échanges. Lorsqu’un pays impose des règles de qualité ou de sécurité compliquées ou très spécifiques, elles peuvent être impossibles à suivre par des entreprises extérieures. C’est ainsi que le foie gras français a récemment été interdit en Californie. Les subventions européennes à l’agriculture sont une autre forme de barrière non tarifaire, car elles faussent le marché.


 b) Pourquoi l’importance du commerce intrabranche remet-elle en cause la théorie des avantages comparatifs ?

Pour vérifier la théorie de Ricardo, le commerce mondial devrait faire apparaître une forte spécialisation de chaque pays dans des domaines de production clairement distincts de ceux des autres. Or même si on peut observer une forme de spécialisation des pays en développement dans les productions intensives en main-d’œuvre bon marché, face au Nord qui emploie plutôt des travailleurs qualifiés, on constate aussi beaucoup d’échanges intra-branches : Renault vend des voitures en Allemagne, Mercedes en France…

L’importance du commerce intrabranche est liée à la différenciation des produits à l’intérieur d’une même catégorie. Elle découle de deux phénomènes qui ne sont pas près de disparaître. D’une part, les acheteurs apprécient de pouvoir choisir entre plusieurs variétés d’un même produit, parce que la consommation permet aux individus de se donner une identité distincte de celle des autres. D’autre part, les entreprises ont intérêt à proposer des produits différenciés pour limiter la concurrence sur les prix, et dégager ainsi des profits.


Conclusion   Il est incontestable que les échanges commerciaux internationaux se sont fortement accélérés au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, notamment grâce à la baisse des droits de douane, et cela a clairement contribué à la croissance économique mondiale. Cependant l’état actuel du commerce mondial n’illustre pas parfaitement la théorie classique du libre-échange, dans la mesure où il subsiste des barrières à la fois tarifaires et non tarifaires, et parce que l’importance du commerce intrabranche souligne les limites de la spécialisation prévue par la théorie des avantages comparatifs. Il est même permis de se demander si l’évolution historique ne va pas faire apparaître dans l’avenir des formes de régulation politique des échanges à l’échelle mondiale, avec le souci de contrebalancer les effets indésirables du fonctionnement des marchés.