Le progrès technique peut-il nuire à l’emploi et à la croissance ?


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L’idée que les machines détruiraient des emplois est ancienne. Au début du XIX° siècle déjà, les ouvriers anglais du textile s’en sont pris aux métiers à tisser qu’ils accusaient de leur voler leur travail. Ce fut le mouvement luddiste : à l’initiative d’un certain John Ludd, des quantités de machines furent rendues inutilisables en Grande-Bretagne. A notre époque où la mémoire des ordinateurs double tous les deux ou trois ans, et où le taux de chômage se situe à près de 9,5% en France , la question du lien éventuel entre progrès technique et chômage est à nouveau posée. Les innovations de procédés et de produits conduisent-elles à la hausse du nombre de chômeurs ? Ne favorisent-elles pas au contraire la croissance, c’est-à-dire l’augmentation de la production, donc les créations d’emploi ?

1/ A long terme, les effets positifs du progrès technique sur la croissance et l’emploi l’emportent en principe largement sur ses éventuels effets négatifs


 a) Quels effets négatifs le progrès technique peut avoir à court terme sur l’emploi et donc la croissance ?

Les innovations de procédé peuvent avoir un effet négatif sur l’emploi car elles augmentent la productivité du travail. Autrement dit, elles permettent de produire autant avec moins de personnel. Ainsi la robotisation dans l’industrie automobile a conduit à des vagues massives de licenciements au cours des années 80. Même les innovations de produit peuvent aboutir à la suppression d’emplois. Ainsi la généralisation des machines à laver a fait reculer le nombre d’employés de maison ;  les marchands de glace d’eau ont quasiment disparu depuis qu’existent les congélateurs...

Or les chômeurs subissent une diminution du revenu. A l’échelle d’un pays, l’augmentation du chômage risque ainsi de se traduire par un affaiblissement de la demande de biens et de services adressée aux entreprises. Si les ventes de celles-ci diminuent, ou augmentent moins vite, à cause de la baisse de revenu des chômeurs, elles devront freiner l’augmentation de leur production. D’où un ralentissement de la croissance économique.


 b) Quel rôle central joue l’innovation pour la croissance à long terme, avec quels effets sur l’emploi ?

Les gains de productivité peuvent se traduire par des hausses de salaires ou par des baisses de prix, ce qui conduit dans les deux cas à une hausse du pouvoir d’achat, donc de la demande. La troisième possibilité est que cela serve à accroître les profits. Mais cela entraîne alors soit une hausse de l’investissement, donc de la demande de biens d’équipements, soit la distribution de revenus aux actionnaires, favorable à la demande de biens de consommation. Les innovations de procédé alimentent par conséquent la demande. Les innovations de produit, quant à elles, reviennent à créer une nouvelle demande.

La hausse de la demande entraînant celle de la production, le progrès technique apparaît ainsi comme un moteur essentiel de la croissance. Pour satisfaire la demande supplémentaire, après un temps d’ajustement, beaucoup d’entreprises doivent embaucher. Il y a donc d’après Sauvy un effet de déversement des emplois, des secteurs qui en détruisent vers ceux qui en créent. Historiquement les pertes d’emploi ont d’ailleurs été plus que compensées par des créations. Par ex. l’imprimerie a créé plus d’emplois dans l’édition ou dans le journalisme qu’elle n’a supprimé des emplois de copistes à partir du XVI°s.


2/ Du fait des limites de la théorie du déversement, l’impact positif du progrès technique est en réalité soumis à plusieurs conditions


 a) Quelles limites a l’idée que les emplois créés par le progrès technique compensent les emplois détruits ?

Le niveau supérieur des créations d’emploi dues au progrès technique, par rapport au nombre d’emplois perdus à cause de lui, repose principalement sur des arguments historiques dans la théorie du déversement. Alfred Sauvy cite des exemples comme l’invention de l’imprimerie, et il se borne à faire remarquer que la plupart des actifs d’aujourd’hui ont encore une activité professionnelle, ce qui ne serait pas possible si le progrès technique avait progressivement fait disparaître les emplois au fil des siècles.

A supposer que le nombre de créations d’emplois possibles grâce aux innovations soit encore, à notre époque, supérieur à celui des pertes d’emplois, il reste un problème de taille. La différence des qualifications nécessaires entre les emplois créés et les emplois détruits peut entraîner un déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail selon les types de métiers. En effet, le niveau de formation d’une population ne s’ajuste pas aussi rapidement que le niveau des prix... De plus, il n’est pas forcément intéressant de dépenser de l’argent ou de l’énergie pour une nouvelle formation, lorsqu’on est un travailleur âgé.


 b) Quelles actions de l’Etat peuvent contribuer à un impact positif du progrès technique sur l’emploi ?

L’efficacité du système éducatif, dans le domaine de la formation initiale des individus, et surtout dans celui de leur formation continue, permet de réduire le problème posé par les écarts de qualification entre les anciens et les nouveaux emplois. Le choix de réduire le temps de travail plutôt que d’augmenter le pouvoir d’achat permet aussi de limiter les destructions d’emploi, donc d’améliorer le rapport entre emplois créés et emplois détruits. C’est ce raisonnement qui a conduit à la mise en place des « 35 heures » en France en 2000.

Le choix de partager le travail n’a pas de sens si on considère que pour créer des emplois, il faut avant tout que la production augmente. En effet on ne favorise pas la croissance en diminuant le temps de travail de chacun. Cependant la croissance ne garantit pas un niveau élevé de création d’emplois lorsque l’intensité capitalistique de la production, c’est-à-dire le rapport entre les quantités de capital et de travail utilisées, a tendance à augmenter. Dans ce cas, il peut paraître préférable d’utiliser les gains de productivité permis par le progrès technique afin de réduire le temps de travail, au détriment de la croissance.


Conclusion   Bien qu’il soit le principal moteur de la croissance économique à long terme, le progrès technique peut aussi être un facteur de chômage structurel si le système de formation a du mal à s’adapter, ou si les gains de productivité sont mal utilisés. On peut estimer que cela explique une partie du chômage en France actuellement, du fait des faiblesses de la formation continue. Il est d’ailleurs courant d’utiliser l’expression "chômage technologique" pour désigner la part du chômage que le progrès technique est susceptible d’expliquer. Mais il ne faut pas non plus exagérer l’importance de cet effet. Les comparaisons des taux de chômage selon les pays et selon les années années (le taux américain, 4,5% à la mi-2017, représentait à peine la moitié du taux français, de l’ordre de 9,5% à la même date) incitent au moins autant à s’interroger sur le fonctionnement du marché du travail, et sur l’impact de la conjoncture économique, pour essayer de comprendre le phénomène du chômage.