La politique économique peut-elle agir efficacement sur les fluctuations cycliques de la croissance?


Warning: mktime() expects parameter 5 to be long, string given in /public_html/ses/tcoex1718/co.php on line 98

Pour revenir au sommaire des SES, c'est ici...    et pour la version affichant une idée par sous-partie, c'est par là...    (droits réservés)


Pendant des durées de plusieurs décennies, le rythme moyen de la croissance économique en France a été plus élevé qu’à d’autres périodes. Très rapide (environ 5% par an) pendant les Trente Glorieuses par rapport à l’entre-deux-guerres, ce rythme moyen a été plus lent entre 1975 et 2005 (environ 2% par an), et peut-être sommes-nous entrés depuis la seconde moitié des années 2000 dans une époque moins faste encore. Ces tendances de longue période peuvent s’expliquer par l’effet progressivement atténué d’innovations majeures (phénomène des « grappes d’innovations », connu aussi sous le nom de cycles de Kondratiev), mais on constate aussi d’importantes variations d’une année à l’autre. L’effet durable d’innovations plus ou moins importantes ne peut pas expliquer ces fluctuations de la croissance à court terme. Si on a pu avoir légèrement plus de 1,5% de croissance annuelle en France en 2010 et en 2011, pourquoi accepter que la croissance ait pu être négative en 2009 et nulle en 2012? L’augmentation de la production, c’est en effet la hausse des moyens de satisfaire les besoins de la population. En outre, cela suppose en principe l’embauche de personnes qui resteraient sinon au chômage. D’où l’importance que les pouvoirs publics puissent agir éventuellement sur la croissance, à court terme en particulier, en stimulant la demande anticipée c’est-à-dire les ventes prévues par les entreprises pour leurs produits. Jusqu’où ces arguments, d’inspiration keynésienne, peuvent-ils être suivis ?

1/ Les politiques conjoncturelles peuvent influencer les variations à court terme de la production


 a) Pourquoi l’activité économique est-elle cyclique autour d’une tendance de croissance ?

La production annuelle d’une population comme celle de la France a tendance à croître, sous l’effet d’une part de la hausse démographique, qui se traduit par une augmentation de la population active et donc de la quantité de travail disponible pour produire, d’autre part de la hausse des quantités de biens de production durables pouvant être mobilisés, autrement dit le capital physique, et enfin de l’efficacité de leur utilisation combinée. Cette hausse des facteurs de production travail et capital, associée à celle de la productivité globale des facteurs, détermine la croissance potentielle.

Mais la courbe du PIB montre des fluctuations autour de la tendance (trend) qui est la droite de croissance potentielle. L’ampleur de ces variations de court terme découle de comportements dits pro-cycliques. Toute économie subit des chocs imprévisibles : de demande dans le cas de la peur d’attentats après le 11 septembre, ou d’offre en cas de hausse des prix d’une matière première. Ces chocs sont amplifiés en particulier par le « cycle du crédit » : la frilosité des prêteurs en cas de choc négatif en accentue et prolonge les effets, tandis que la confiance est parfois trop forte dans les bons moments.


 b) Comment la politique budgétaire et la politique monétaire peuvent-elles atténuer l’amplitude des cycles ?

Stimuler la demande en période de ralentissement, et la freiner éventuellement pour éviter la hausse des prix en cas de surchauffe, c’est le principe des politiques conjoncturelles, d’inspiration keynésienne. Par opposition aux politiques structurelles qui agissent sur les caractéristiques durables de l’environnement des entreprises, comme le coût du travail, la qualité des infrastructures ou le niveau des prélèvements obligatoires, les politiques conjoncturelles partent du principe que les entreprises fixent leur niveau de production avant tout en fonction des ventes qu’elles prévoient à court terme.

Il est possible de stimuler ou de freiner la demande anticipée par les entreprises, en augmentant ou en baissant, respectivement, les dépenses publiques. En effet les investissements publics constituent une demande pour certaines entreprises, et les revenus versés aux agents publics leur permettent de consommer. Une baisse d’impôts accroît aussi la demande. De même qu’une baisse de taux d’intérêt, qui relève non plus de la politique budgétaire mais de la politique monétaire. Augmenter le SMIC est un choix de politique des revenus, troisième forme possible de politique conjoncturelle


2/ L’efficacité à long terme de ces actions contra-cycliques est plus contestée mais réelle


 a) Pourquoi l’action contre les cycles n’apporte pas de solution au ralentissement durable de la croissance ?

Il ne faut pas confondre l’intérêt éventuel de parvenir à lisser les fluctuations de court terme de la croissance, ce que permet la politique conjoncturelle, avec une capacité à influencer le rythme d’augmentation de la production à moyen ou à long terme. En effet à un horizon temporel plus éloigné, seules comptent la hausse des quantités de facteurs et celle de la productivité globale. Manipuler la demande anticipée permet d’agir sur le niveau de production tant que d’autres caractéristiques de l’environnement ne sont pas prises en compte par les agents, à cause d’une information imparfaite.

Dès lors que le rythme de hausse du PIB a pu revenir, avec le temps ou après stimulation de la demande, sur la tendance de la croissance potentielle, autrement dit lorsque les machines et les autres capacités de production, sous-utilisées auparavant, sont pleinement mobilisées, tout ce qui pourrait faire augmenter la demande contribue en réalité à accroître les prix au lieu des quantités produites. Or la hausse des prix a tendance à facilement s’aggraver, et à perturber ensuite lourdement le fonctionnement du marché, puis au-delà celui de la société dans son ensemble.


 b) Quels points de non retour peuvent justifier l’action contre les cycles, malgré ses effets pervers ?

Les politiques conjoncturelles font donc courir le risque de perturbations plus graves, à moyen terme, que les fluctuations économiques susceptibles d’être atténuées par elles à court terme. Les élus du peuple, que la vie démocratique oblige à séduire les citoyens à intervalles rapprochés, ont en effet du mal à admettre, à un moment donné, qu’une politique économique de soutien à la demande n’est plus utile et peut même être nuisible. Ils sont évidemment plus prompts à augmenter les dépenses ou à baisser les impôts qu’à vouloir faire l’inverse.

D’où le principe d’indépendance de la banque centrale vis-à-vis du pouvoir politique, ou encore l’idée d’inscrire une « règle d’or » d’équilibre budgétaire dans la constitution. Mais si des garde-fous peuvent être utiles, renoncer aux politiques conjoncturelles négligerait l’importance des phénomènes d’ « hystérèse » (persistance d’un effet au-delà de sa cause). Par exemple parmi les personnes sans emploi lors d’une récession, une part non négligeable le restent après la reprise, car elles sont moralement et socialement brisées. Elles ne sont plus des forces mais des charges pour la société.


Conclusion   Le problème majeur posé par la croissance économique en 1974 déjà, et plus encore à partir de 2008, semble être un ralentissement de long terme. De ce point de vue, l’action de la politique budgétaire et de la politique monétaire sur les fluctuations cycliques de la croissance à court terme, quoiqu’efficace, peut sembler vaine et même nuisible, puisqu’on peut craindre en la matière des décisions inappropriées dictées par le rythme électoral démocratique. L’effet des politiques de relance keynésiennes menées en 2008-2009, par exemple, a ainsi été limité, avec un léger rebond en 2010 et 2011 suivi d’un retour à une croissance atone en 2012. Mais quelle aurait été l’ampleur de la crise en France et en Europe, et avec quelles conséquences sociales à long terme surtout, si ce choix n’avait pas été fait ?