Un conflit social est-il toujours subversif?

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« Qui sème le vent récolte la tempête », ou « le royaume divisé court à sa perte » : il ne manque pas de formules, dès les premiers textes de l’histoire de l’humanité - la Bible en l’occurrence - pour souligner les avantages de l’unité et de la cohésion sociale, par opposition au conflit, qui est identifié en général au désordre, à la destruction, au Mal. Est-ce si évident ? Les conflits sociaux, compris au sens large comme les tentatives pour modifier des relations de pouvoir au sein de la société, remettent-ils vraiment en cause l’ordre social ? La grève des salariés contre un patron qui prévoit de déplacer une usine, les pétitions et manifestations régulières dans un quartier où doit ouvrir un centre pour toxicomanes, un conflit social quel qu’il soit, est-ce subversif par nature ? Vouloir changer ce qui s’impose à nous, contre la volonté au départ prédominante d’autres individus ou groupes d’individus, est-ce nécessairement menacer ce qui nous permet de vivre ensemble ?

1/ Parce qu’il teste un rapport de forces et peut le modifier, un conflit contrarie l’effet général des institutions, qui tendent à figer les relations de pouvoir et à maintenir ainsi la cohésion


 a) Pourquoi le lien social est-il menacé lorsque l’autorité ou les habitudes sont remises en cause, selon Durkheim ?

L’intégration sociale suppose que les comportements individuels soient prévisibles, afin de pouvoir se coordonner et atteindre des buts communs, plutôt que de laisser les désirs contradictoires dégénérer en violence. C’est le rôle des institutions de garantir cela, puisque chacune d’elles entretient un ensemble de règles et d’habitudes. La signature d’un contrat de travail a une valeur car le fonctionnement de la Justice inspire confiance dans les engagements pris par les deux parties. Une autre institution, l’Ecole, limite par exemple le vandalisme lié au désœuvrement de jeunes en bandes.

De ce point de vue la remise en cause d’habitudes, de règles implicites ou explicites garanties par le fonctionnement d’institutions, augmente le risque de violence et de désorganisation dans la poursuite des buts communs. Au cœur d’un conflit il y a toujours la possibilité de faire céder une contrainte, d’accroître ainsi le danger d’« anomie » vu par Durkheim, quand s’estompent les limites sociales aux désirs. Avec la grève on court le risque de précipiter la faillite de l’entreprise ou d’être agressé par ceux qui veulent travailler. Et une manif’ d’étudiants dégénère plus souvent qu’un cours de fac.


 b) Qu’est-ce qui justifie ce caractère subversif des conflits, selon la théorie de Marx ?

A la différence de la théorie de Durkheim, celle de Marx justifie le conflit, mais ce dernier n’y apparaît pas moins destructeur pour l’ordre social existant, au contraire. Du point de vue marxiste, le droit et les règles dans leur ensemble tiennent leur fonction seulement parce qu’ils figent des rapports de forces entre les groupes sociaux. Les rapports de domination qu’expriment ces règles, en même temps qu’ils maintiennent une forme d’ordre, permettent l’exploitation de l’homme par l’homme. Et cette situation intolérable finit toujours par créer les conditions de son renversement.

C’est le principe du matérialisme historique. Dans cette conception de l’histoire, l’enchaînement des événements découle de la lutte entre classes sociales dominantes et dominées, en fonction des relations de dépendance nouées dans l’organisation de la production. Les propriétaires des moyens de production constituent ce que Marx appelle au XIX° siècle la classe bourgeoise. Ils sont en situation d’assez facilement exploiter les membres de la classe ouvrière à l’époque, propriétaires de leur seule force de travail. D’où la révolte prévisible, débouchant sur un changement social souhaitable.


2/ Nombre de luttes sociales sont cependant défensives, et globalement les conflits contribuent à l’équilibre dynamique de la société, au point d’être largement institutionnalisés eux-mêmes


 a) Pourquoi le conflit ne vise pas toujours le changement, et peut même être un facteur de cohésion ?

De nombreuses luttes collectives ne remettent pas en cause l’ordre social existant, mais apparaissent au contraire comme des conflits défensifs, lorsque des situations acquises se trouvent menacées par les évolutions de la société. C’est le cas dès les débuts de la révolution industrielle, avec les ouvriers anglais qui suivent leur leader John Ludd et cassent les nouvelles machines destructrices d’emplois. Aujourd’hui c’est la défense des services publics, des statuts des agents, de l’emploi dans les usines. Cela concerne aussi des conflits loin de toute logique marxiste : contre un projet d’aéroport

Même lorsque le conflit vise le changement et non le statu quo, la cohésion sociale n’est pas toujours menacée à long terme. Sur la révolution italienne, le roman « Le Guépard » de l’aristocrate Lampedusa fait dire à un de ses personnages « Il faut que tout change pour que rien ne change ». La sociologie de Simmel et Coser n’est pas loin de cette idée : le conflit peut contribuer à la cohésion interne de chaque camp, et il offre aussi à chaque identité collective l'occasion de se redéfinir et de trouver de cette façon un nouvel équilibre avec les autres. Ainsi le mouvement noir aux USA, ou l’institutionnalisation des syndicats, ont joué un rôle intégrateur.


 b) Comment les conflits se sont-ils eux-mêmes institutionnalisés, au point d’handicaper parfois l’action collective ?

Les syndicats ont été autorisés en France en 1884, et le droit de grève garanti par la constitution en 1946. La gestion des caisses nationales de la Sécurité Sociale, créées après-guerre, a été confiée à égalité aux représentants des salariés et du patronat. Ces mêmes partenaires sociaux, depuis les lois Auroux de 1982, doivent se rencontrer régulièrement pour négocier des accords d’entreprises et des conventions collectives pour chaque branche d’activité. Ils siègent à parité dans les tribunaux de prudhommes, qui appliquent le droit du travail. Cela rend l’action syndicale assez routinière et prévisible.

Cette institutionnalisation des conflits autour de l’organisation du travail et de la production a donné aux syndicats la capacité d’agir efficacement, au quotidien, pour rééquilibrer un peu les relations de pouvoir entre dirigeants et salariés. Mais la distance s’est accrue entre travailleurs et militants spécialisés. Et le même constat peut être fait à propos d’autres conflits qui s’institutionnalisent, par exemple ceux qui concernent la défense de l’environnement, ou les droits des minorités. Le ministère de l’écologie a des discussions permanentes avec les associations anti-nucléaires par exemple.


Conclusion   Le conflit remet toujours en cause un état de la société, soit actuel, soit prévisible lorsqu’il s’agit de contrer l’évolution produite par un rapport de forces sociales. Mais dans un cas comme dans l’autre, il n’est pas subversif au sens où il représenterait une menace durable pour la cohésion. Au contraire, on peut sans doute affirmer que du point de vue de ses effets à long terme, le conflit n’est jamais subversif, et qu’il est même un moment incontournable de la création et du renforcement des liens. Il reste qu’en permettant de réajuster les identités collectives, la soupape de sécurité que représentent les luttes sociales augmente aussi temporairement l’incertitude sur les comportements des uns et des autres. Jusqu’où l’institutionnalisation des conflits peut-elle encore atténuer cela ? Par définition, elle a des limites.