Dans quelle mesure l'intégration économique européenne peut-elle favoriser la croissance ?

Pour revenir au sommaire des SES, c'est ici...    et pour la version affichant une idée par sous-partie, c'est par là...    (droits réservés)


Les raisons qui ont motivé les débuts de la construction européenne, au lendemain de la seconde guerre mondiale, étaient plus politiques qu’économiques : il s’agissait de favoriser la paix entre les pays européens en les rendant mutuellement dépendants les uns des autres. Encore récemment, l’élargissement de l’Union européenne à 13 nouveaux pays issus de l’ancien bloc communiste, entre 2004 et 2013, avait principalement des motivations politiques et diplomatiques. Pourtant la création du marché unique le 1er janvier 1993, ou celle de l’Euro le 1er janvier 1999, décidées respectivement en 1986 et en 1992, avaient été présentées à l’époque comme des mesures utiles pour lutter contre le chômage, grâce à leurs conséquences positives sur la croissance économique, c’est-à-dire sur le rythme d’augmentation de la production. Ces décisions ont en effet approfondi le degré d’intégration économique européenne, ce qui signifie qu’elles ont renforcé l’importance des liens économiques réciproques entre les Etats membres. Mais le degré élevé d’intégration économique est-il nécessairement un atout pour la croissance en Europe ?

1/ L’intégration européenne est d’autant plus favorable à la croissance que son ambition dépasse celle d’une simple zone de libre-échange


 a) De quels avantages les pays membres de l’union européenne profitent-ils grâce au libre-échange entre eux ?

Le libre-échange est pratiqué entre les pays européens depuis 1957, en ce qui concerne les premiers adhérents à la communauté économique européenne. Cette absence de droits de douane entre eux a favorisé les ventes internationales de marchandises et de services. Or Ricardo, notamment, a montré que le commerce international favorise l’augmentation de la de production grâce aux effets positifs de la spécialisation qu’il rend possible. Chaque pays a ainsi intérêt à se spécialiser dans les productions pour lesquelles il dispose d’un avantage comparatif, c’est-à-dire d’un écart de productivité avec les autres pays plus favorable pour un produit que pour les autres. Même un pays dont la productivité est supérieure pour tous les produits gagne à se spécialiser et à échanger.

Le libre-échange est aussi un facteur de croissance grâce à l’augmentation de la concurrence qu’il entraîne entre les entreprises : cela pousse ces dernières à innover, soit pour améliorer leur productivité soit pour trouver de nouveaux débouchés avec de nouveaux produits. La taille plus vaste du marché des entreprises européennes, grâce au libre-échange pratiqué entre pays européens, permet également aux entreprises de réaliser des économies d’échelle, c’est-à-dire de diminuer les coûts de production par unité produite grâce à l’augmentation des quantités vendues. Les baisses de prix ainsi permises favorisent l’accroissement des quantité demandées,  donc la hausse de la production, c’est-à-dire la croissance.


 b) Pourquoi l’intégration économique européenne, plus poussée qu’en zone de libre-échange, favorise davantage la croissance ?

Mais l’intégration économique européenne est beaucoup plus poussée que celle d’une simple zone de libre-échange. Il s’agit aussi d’une Union Douanière, et certaines décisions de politique économique sont prises au niveau européen : c’est le cas depuis longtemps en matière agricole avec la Politique Agricole Commune (P.A.C.), et plus récemment avec le développement de la coordination des politiques budgétaires depuis la mise en place de la monnaie unique. La création de l’Euro, d’ailleurs, a constitué en elle-même un approfondissement considérable de l’intégration économique en 1999, de même qu’auparavant la création du marché unique des marchandises et des capitaux, en 1992.

Ce degré élevé d’intégration entraîne des avantages supplémentaires pour la croissance par apport au cas d’une simple zone de libre-échange. Tout d’abord, l’absence d’obstacle aux mouvements de capitaux depuis 1992 favorise l’investissement, en facilitant l’utilisation de l’épargne des autres pays européens. L’existence de la monnaie unique lève quant à elle un frein important aux échanges : le risque de change, ou risque de perte de valeur à cause de la nécessité de devoir convertir les monnaies. Enfin, la taille de la zone économique européenne rend envisageable la conduite de politiques keynésiennes de soutien à la demande favorables à la croissance. Celles-ci ne peuvent plus être conduites dans des Etats de taille moyenne comme la France, très ouverts aux échanges, à cause du risque élevé de déficit extérieur par accroissement des importations, et du risque d’enclenchement d’un cercle vicieux de hausse des prix intérieurs et de dépréciation de la monnaie.


2/ Cet effet positif est cependant resté limité jusqu’à présent, à cause des contraintes de la construction européenne et peut-être aussi du choix des objectifs officiels donnés aux institutions de l’Union


 a) Comment la croissance à court terme a-t-elle été sacrifiée à l’euro, par les critères de convergence devenus pacte de stabilité ?

Les Etats membres de la zone euro ont dû se plier à une stricte discipline, en matière budgétaire notamment, pour obtenir le droit de participer à la monnaie unique. C’est ce qu’on a appelé les « critères de convergence de Maastricht », maintenus en partie après la création de l’Euro dans le cadre du « pacte de stabilité d’Amsterdam ». Essentiellement, il s’agit de l’obligation pour les Etats membres d’avoir un déficit public inférieur à 3% de leur PIB. Cette mesure se justifie par le fait qu’un déficit public doit être financé par des emprunts. Or si un Etat de la zone euro doit beaucoup emprunter, il risque de faire monter les taux d’intérêts à long terme des prêts en euro pour pouvoir attirer une masse de capitaux suffisante. Cela pénalise non seulement l’investissement des entreprises du pays concerné, mais celui de toutes celles de la zone.

Cependant, la limite de 3% de déficit public a obligé de nombreux Etats européens à prendre des mesures de rigueur budgétaire pendant la période de préparation de la monnaie unique, ce qui a contribué à freiner la croissance au début des année 1990. Pour limiter un déficit budgétaire en effet, il faut soit augmenter les recettes, donc les impôts, soit freiner les dépenses, par exemple les salaires des fonctionnaires ou les investissements publics. Dans tous les cas, cela a des conséquences immédiates négatives pour le niveau de demande globale, et donc sur le rythme d’augmentation de la production, c’est-à-dire de croissance. Aujourd’hui encore, alors que la croissance a de nouveau ralenti en Europe, ce qui justifierait une politique à court terme de soutien de la demande, les Etats membres peuvent difficilement prendre ce genre de mesures à cause du maximum de 3% de déficit public.


 b) Pourquoi les objectifs donnés à la BCE et à la commission européenne sont-ils éloignés des idées keynésiennes sur la croissance ?

La Banque Centrale Européenne (BCE) aurait actuellement les moyens de mener une politique keynésienne de soutien de la demande, et donc de la croissance, beaucoup plus efficacement que n’importe quel Etat-membre. En effet, un taux d’intérêt bas pour les prêts d’euros à court terme permettrait d’encourager la consommation et l’investissement en favorisant les emprunts. Ce genre de politique, menée à l’échelle européenne, ne présenterait pas un risque élevé d’accroissement du déficit extérieur des pays membres, compte tenu du fait que ces derniers échangent surtout entre eux : la France par exemple importe et exporte plus de 25% de sa production, mais à peine 15% de la production européenne est échangée avec l’extérieur de la zone. De plus, la hausse des prix provoquée par l’augmentation de la valeur des importations, en cas de dépréciation de la monnaie unique, se répercuterait assez peu sur le niveau de l’inflation compte tenu du faible degré d’ouverture de la zone sur l’extérieur. Cependant le traité de Maastricht a donné à la BCE comme seul objectif la lutte contre l’inflation. Favoriser la croissance pour combattre le chômage, par exemple, n’est pas du tout une priorité de cette institution. Cela la distingue de la banque centrale américaine, qui essaie de viser tous ces objectifs.

Les objectifs donnés à l’ensemble des institutions de l’Union Européenne sont de façon générale peu favorables à la demande, donc à la croissance et à l’emploi. Un des postes les plus importants de la Commission Européenne, par exemple, est celui du Commissaire à la Concurrence. Celui-ci est chargé de vérifier qu’aucune politique nationale, ni aucun monopole existant ou en cours de constitution, ne risque de gêner l’exercice de la concurrence au sein de l’union. Il n’existe pas de fonction aussi prestigieuse pour réfléchir à des règles communes dans le domaine de la protection sociale ou du droit du travail, par exemple, ce qui risque de conduire à un alignement par le bas dans ces domaines sous la pression de la concurrence. Or des salariés juridiquement bien protégés ont tendance à épargner moins et à consommer davantage, ce qui d’un point de vue keynésien favorise la production et donc la croissance.


Conclusion   En construisant l’Union européenne, les Etats membres se sont donc donnés des outils qui peuvent favoriser leur croissance économique de manière considérable, mais officiellement aucun de ces instruments ne doit être utilisé principalement dans ce but. Si l’intégration économique européenne est favorable à la croissance, pour l’instant c’est donc surtout grâce aux avantages du libre-échange, et grâce à la suppression du risque de change avec la monnaie unique. Le problème vient peut-être de ce que les gouvernements ont lancé le processus de création de l’Euro juste après la chute du mur de Berlin, dans un contexte où en réalité les préoccupations principales étaient davantage politiques et diplomatiques qu’économiques.