La persistance d'inégalités dans les sociétés démocratiques porte-t-elle atteinte à la cohésion sociale ?


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Les sociétés démocratiques se caractérisent, selon Tocqueville, par leur tendance à l’égalisation des conditions de vie des individus. Pourtant, près de deux siècles après la publication de « La démocratie en Amérique » (1840), de nombreuses inégalités subsistent en France et dans les autres démocraties. Ces différences de positions sur les échelles des revenus, du prestige, ou du pouvoir, peuvent apparaître comme autant de causes de jalousie, de ressentiment, ou même d’affontement entre les individus. Dans quelle mesure la persistance des inégalités dans les sociétés démocratiques nuit-elle ainsi à la cohésion sociale, c’est-à-dire au respect de normes et de valeurs communes qui limitent les risques de conflit ?

1/ Des arguments à la fois théoriques et factuels soutiennent l’idée que les inégalités affaiblissent la cohésion sociale


 a) Quel lien existe statistiquement entre le degré d’inégalités d’une société et son niveau de violences ?

La cohésion sociale repose largement sur le respect de règles communes qui permettent de concilier les intérêts contradictoires des individus et de limiter ainsi les conflits. Ainsi on peut raisonnablement affirmer qu’une société a un degré de cohésion élevé si le niveau de violence y est faible. Or ce dernier peut assez facilement se mesurer : des statistiques sont disponibles sur le nombre d’homicides ou d’agressions contre les personnes par rapport au nombre d’habitants d’un pays. Il est aussi possible, pour évaluer la cohésion sociale, de s’intéresser aux taux de participation aux élections, car ils expriment le sentiment d’appartenance à la collectivité.

Que l’on retienne l’un ou l’autre de ces indicateurs, la cohésion sociale apparaît d’autant plus faible que le degré d’inégalités est élevé. Ainsi si on prend l’exemple des Etats-Unis et de la France, le pays le plus inégalitaire est le premier, avec un rapport interdécile des revenus de l’ordre de 4,5 , à comparer avec 3 dans le cas français. Or le nombre annuel d’homicides s’y élève à 6 pour 100 000 habitants, à comparer avec 1 pour 100 000 en France. Une étude de la Banque Mondiale en 2001 a confirmé cette relation en comparant près de 40 pays. En ce qui concerne la participation électorale, le taux enregistré aux élections américaines est généralement inférieur au taux français pour un vote d’importance comparable.


 b) Comment les inégalités débouchent-elles sur la violence... collective selon Marx, plus individuelle d’après Durkheim et Merton ?

Selon Durkheim, les violences entre individus sont la conséquence d’une absence ou d’une insuffisance de règles sociales, ce qu’il considère comme une sorte de maladie de la société : « l’anomie ». Or un autre auteur, Merton, a fait remarquer que l’anomie pouvait parfois résulter non pas de l’absence de normes sociales, mais de l’impossibilité de les suivre pour une partie de la population, par exemple à cause d’un revenu trop faible par rapport aux autres individus (personnes sans voiture, sans téléphone, etc.) Ainsi les inégalités peuvent remettre en cause la cohésion sociale parce qu’elles entraînent de l’anomie au sens de Merton.

Dans la théorie de Marx, les inégalités ne peuvent que déboucher sur une remise en cause violente de la cohésion sociale par la classe dominée. Cette dernière subit en effet un rapport de forces qui lui est défavorable, et cherche donc à le modifier. Or les règles sociales existantes, notamment la législation, sont le résultat de ce rapport de forces et contribuent à l’entretenir. Parce qu’elles peuvent ainsi conduire une partie de la population à contester les règles communes, les inégalités représentent évidemment une menace pour la cohésion de la société, selon le raisonnement marxiste.


2/ Cependant cet effet est peu perceptible dans le cas français et dépend certainement des types d’inégalités


 a) Pourquoi les signes de renforcement de la solidarité sociale ne sont-ils pas moins nombreux que ceux de son déclin en France ?

Le niveau des inégalités n’est certes pas négligeable dans la société française actuelle, puisque les 10% de personnes aux revenus les plus élevés gagnent au moins 3 fois plus que les 10% d’individus aux revenus les plus faibles. Il est possible de mettre en relation cette persistance des inégalités avec des signes de déclin de la cohésion sociale. On peut citer en premier lieu le sentiment croissant d’insécurité dans la population. Celui-ci est bien réel, même s’il découle d’une augmentation supposée de la petite délinquance difficile à confirmer avec des statistiques fiables. D’autre part, l’abstentionnisme électoral a tendance à augmenter

Bien que le niveau d’inégalités reste significatif en France, celles-ci ont cependant eu tendance à se réduire au cours des trois dernières décennies. Ainsi, le rapport interdécile des revenus était de l’ordre de 4 ,5 , c’est-à-dire le taux américain actuel, en 1970. D’autre part, des signes de renforcement de la cohésion sociale peuvent aussi être perçus. Ainsi plus de 20 millions de français font aujourd’hui partie d’une association, et il s’en crée environ 60 000 par an, à comparer avec seulement 20 000 en 1970. La création du RMI en 1989, puis de la couverture médicale universelle (CMU) en 2000, manifestent aussi un renforcement de la solidarité nationale.


 b) Pourquoi les théories de Durkheim et de Rawls suggèrent que les inégalités ne menacent pas toutes la cohésion ?

Les inégalités posent principalement problème, du point de vue de la cohésion sociale, si elles sont perçues comme injustes. Or Rawls a défini, dans sa « Théorie de la Justice » (1971), des conditions dans lesquelles certaines inégalités peuvent être légitimes, c’est-à-dire acceptables par la population. C’est possible selon lui si les inégalités permettent aux membres les moins favorisés de la société d’avoir une situation meilleure que dans un système égalitaire : par exemple si la compétition, où les moins favorisés sont en fait les perdants, rend les autres individus particulièrement productifs, de sorte qu’une partie de leurs revenus peut être prélevée pour être redistribuée sous forme d’un revenu minimum supérieur au revenu identique de tous dans une société égalitaire.

D’après Durkheim (« La division du travail social », 1893), la répartition des tâches est à l’origine de la « solidarité organique » c’est-à-dire de la cohésion sociale dans les sociétés industrielles. La spécialisation des travailleurs rend les individus dépendants les uns des autres : comme ils doivent échanger pour satisfaire leurs besoins, ils sont conduits à s’entendre sur des règles et risquent moins d’entrer en conflit. Or la répartition des rôles rend les inégalités presqu’inévitables, car rien n’équilibre a priori des relations de dépen-dance. Cela menace la solidarité organique, selon Durkheim, seulement si chacun a des chances inégales d’accéder à chaque position.


Conclusion   L’expérience soviétique a montré que l’égalitarisme, c’est-à-dire la volonté de donner aux individus des conditions de vie parfaitement égales, nécessite des méthodes autoritaires pour que chacun accomplisse sa part de travail, et n’est donc pas compatible avec la démocratie. Cependant un degré élevé d’inégalités ne l’est pas non plus, car la cohésion sociale est alors compromise, ce qui risque d’imposer souvent le recours à la force. La cohésion n’apparaît donc pas vraiment menacée aujourd’hui en France malgré des inégalités non négligeables, mais plusieurs questions restent posées. S’il existe des niveaux d’inégalités acceptables, qui garantissent un bon fonctionnement de la démocratie, comment est-il possible de les évaluer, par exemple statistiquement ?