L'action des pouvoirs publics est-elle efficace contre l'inégalité des chances ?

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Parmi les critères de définition d’une société juste selon John Rawls, une place importante doit être accordée à l’égalité des chances. C’est le fait, pour chaque individu, d’avoir une probabilité égale, au moment de sa naissance, d’accéder à n’importe quelle profession et catégorie socio-professionnelle, quel que soit son milieu social d’origine. Or un des reproches qui sont faits à l’Education nationale aujourd’hui en France, c’est de ne pas parvenir à réduire l’inégalité des chances malgré la formation gratuite et obligatoire qu’elle donne à tous les citoyens. Ce reproche a été avancé encore récemment pour justifier la réforme des lycées. Qu’en est-il vraiment? Peut-on réellement affirmer que le système scolaire, et au-delà les pouvoirs publics en général, manquent d’efficacité pour réduire l’inégalité des chances ?

1/ L’école publique et les revenus de transfert versés par l’Etat ont plutôt réduit l’inégalité des chances au cours du XXe siècle


 a) A quel point le niveau général de formation de la population a-t-il progressé, depuis la création de l’école publique en 1881 ?

Effacer les barrières sociales héritées de l’ancien régime, c’était une des raisons d’être de l’école républicaine gratuite et obligatoire voulue par Jules Ferry en 1881-82 (une autre raison ayant été, à l’époque, d’attacher les jeunes français à la République en leur donnant une identité nationale commune). Cette volonté d’utiliser l’école pour favoriser la mobilité sociale a motivé ensuite des choix politiques importants au XXe siècle, comme l’allongement jusqu’à 16 ans de la scolarité obligatoire en 1959, ou encore l’inscription dans la loi en 1989 de la nécessité d’amener 80% d’une classe d’âge au niveau bac.

Cet objectif s’est traduit par un allongement de la durée des études et une élévation du niveau des diplômes. Le taux d’accès au niveau bac reste largement inférieur aux 80% visés, mais il atteint désormais la proportion des 2/3 de chaque génération, contre 1/3 il y a 30 ans, et 1/5 en 1965. Dans l’enseignement supérieur, la France a aujourd’hui près de 3 millions d’étudiants, contre 120 000 en 1950. Cela se traduit par une élévation réelle du niveau des connaissances et des savoir-faire. Dans "Le niveau monte", MM. Baudelot et Establet ont montré, à partir des tests des journées d’appel militaires, que cette progression avait été continue entre 1971 et 1991.


 b) Comment les revenus de transfert versés par les pouvoirs publics réduisent-ils les handicaps sociaux liés aux différences de revenus

Malgré l’offre gratuite de formation dans le cadre de l’école publique, les choix de poursuite d’études peuvent être influencés par des facteurs matériels comme la difficulté de financer l’acquisition de matériel scolaire ou le logement des étudiants près des établissements de formation. De plus, un niveau faible de revenu ne constitue pas seulement un handicap pour pousuivre des études, il enlève aussi aux individus la possibilité de suivre des normes de consommation, en matière de logement ou d’habillement, qui jouent un rôle significatif pour obtenir la reconnaissance de leurs compétences professionnelles.

Les revenus de transfert versés par l’Etat ou les collectivités territoriales contribuent à réduire les handicaps scolaires ou sociaux liés aux inégalités de revenus. C’est le cas des bourses ou des allocations logement pour les étudiants, des allocations de rentrée scolaire pour les plus jeunes, ou encore de la mise à disposition gratuite de matériel scolaire par les communes, les départements et les régions selon le niveau d’étude. C’est le cas aussi des aides au logement, du revenu minimum d’insertion, ou des allocations familiales, qui aident les moins favorisés à paraître normaux, donc à garder des chances de promotion sociale.


2/ Toutefois l’augmentation du niveau de formation de la population est loin d’avoir assuré une véritable égalité des chances


 a) A diplôme égal, pourquoi le milieu social influence-t-il les destinées professionnelles ?

Parmi les actifs de 25 à 29 ans diplômés du bac ou de l’enseignement supérieur, en France, 80% des garçons dont le père appartient à la catégorie "professions intermédiaires" ou à la catégorie "cadres et professions intellectuelles supérieures", occupent un emploi dans la même catégorie. A diplôme égal, seulement 60% des fils d’ouvrier ou d’employé y sont parvenus.

Cela peut s’expliquer, d’après Pierre Bourdieu, par l’importance du capital social (importance du réseau des relations au moment de l’embauche) et du capital économique (possibilité d’acquérir des moyens de production)., que les familles aisées transmettent à leurs enfants. Mais celles-ci transmettent aussi un capital culturel qui rend les jeunes inégaux face au système scolaire lui-même...


 b) Pourquoi les jeunes sont-ils inégaux face au système scolaire lui-même ?

Un enfant d’ouvrier a 2,5 fois plus de risques de redoubler qu’un enfant de cadre dans l’enseignement secondaire. Sa scolarité a deux fois moins de chances d’aboutir à l’obtention d’un baccalauréat.

Le système scolaire valorise d’après P. Bourdieu ("Les héritiers", 1964) la culture des classes dominantes, ce qui pénalise les enfants des classes modestes qui n’y baignent pas dans leur milieu familial. Les enfants des catégories modestes sont aussi désavantagés, d’après R. Boudon, par le calcul des coûts et des avantages de la poursuite d’études, à chaque palier d’orientation. Il les pousse à arrêter plus tôt que leurs camarades des catégories aisées, malgré les revenus de transfert versés par les pouvoirs publics. L’allongement de la durée moyenne des études n’y change rien puisqu’elle diminue la valeur des diplômes (c’est un exemple d’effet pervers, c’est-à-dire un résultat de l’agrégation de décisions individuelles qui est contraire aux intentions initiales de chacun).


Conclusion   L’action des pouvoirs publics, ne supprime pas par conséquent, l’inégalité des chances, bien que l’école publique ait été créée avec pour objectif de réduire celle-ci. Elle a toutefois permis de démocratiser largement l’accès au savoir. Les progrès supplémentaires qui peuvent être faits dans ce domaine dépendent sans doute du développement de la formation permanente, d’ailleurs souhaitable face à l’accélération du progrès technique. Peut-être cela peut-il permettre de limiter davantage l’influence du milieu social d’origine sur les destinées professionnelles.