Les inégalités de revenus sont-elles plutôt la cause ou la conséquence des autres formes d'inégalités ?

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Dans son ouvrage « Spheres of Justice » paru en 1984, Michaël Walzer propose un principe afin d’évaluer si une société est plus ou moins juste. Selon lui, les différences de situation entre individus, même lorsqu’elles peuvent être perçues comme des inégalités, c’est-à-dire à l’avantage des uns par rapport aux autres, ne sont pas injustes en tant que telles. Ce qui est injuste, c’est lorsqu’une inégalité dans un domaine, par exemple une inégalité de revenus, entraîne une inégalité dans un autre domaine, par exemple une inégalité de pouvoir politique, ou une inégalité des chances d’accès à un emploi. Il est donc intéressant d’étudier l’influence que les inégalités de revenus, par exemple, peuvent avoir sur les autres catégories d’inégalités. Il n’existe pas d’inégalités en droit dans les sociétés développées actuelles, mais il ne manque pas de formes d’inégalités qui peuvent interagir avec les inégalités de revenus. A quel point ces dernières sont-elles déterminantes, par rapport aux autres ? N’en sont-elles pas au contraire souvent une conséquence, au point qu’il y aurait un risque d’effet cumulatif des inégalités ?

1/ Les inégalités de revenus conduisent à d’autres inégalités économiques ainsi qu’à des inégalités sociales


 a) Comment les inégalités de revenus débouchent-elles sur des inégalités de niveau de vie et de patrimoine ?

Les inégalités de revenus entraînent des inégalités de patrimoine qui sont encore plus fortes. En effet, les revenus sont utilisés soit pour consommer, soit pour épargner. Or les sommes épargnées augmentent lorsque le revenu s’élève : compte tenu de la hausse du revenu, ce serait vrai avec un rapport épargne/revenu stable, mais de plus la tendance à épargner s’accroît avec le revenu. Au fil du temps, les ménages à hauts revenus peuvent donc accumuler un patrimoine beaucoup plus important que les ménages à faible revenus. Ainsi en France, le rapport interdécile des revenus est égal 3 environ, et celui des patrimoines, à 70 au moins.

Le niveau de vie d’un ménage dépend principalement de ses revenus, même si d’autres facteurs interviennent : le nombre d’individus qui en vivent, et le patrimoine, notamment immobilier, dont ils disposent. Les inégalités de revenus se traduisent donc assez directement par des inégalités de niveau de vie. Plus les revenus d’un ménage sont élevés, plus ses membres ont la possibilité de consommer des biens ou des services.


 b) Pourquoi l’inégalité des revenus entretient-elle l’inégalité des chances d’accès aux situations sociales enviables ?

Les inégalités de revenus sont un facteur d’inégalité des chances. Les revenus des parents peuvent favoriser plus ou moins les chances de réussite de leurs enfants, d’abord à l’école, puis dans le milieu professionnel. Les enfants des 20% de familles les plus pauvres ont ainsi 3 fois plus de risques de redoubler à l’école primaire que les enfants des 20% de familles les plus aisées. Les revenus permettent en effet de favoriser la réussite scolaire, par exemple en donnant une chambre à chaque enfant, en payant des cours particuliers, en louant un logement proche des établissements scolaires pour diminuer les temps de transport…

Indépendamment de leurs effets sur la génération suivante, les revenus permettent aussi à ceux qui les reçoivent d’obtenir du prestige et du pouvoir. Max Weber tenait à distinguer les trois hiérarchies sociales du revenu, du prestige, et du pouvoir. Mais elles sont tout de même liées : avoir la possibilité, grâce à ses revenus, d’inviter de nombreuses personnes à des réceptions, pouvoir offrir des cadeaux, participer à des œuvres de charité, sont des façons d’acquérir du prestige social. Le « capital social » ainsi accumulé, sous formes de relations, augmente d’ailleurs aussi l’inégalité des chances dans la génération des enfants.


2/ L’effet sur les revenus des autres formes d’inégalités, en retour, crée un risque d’inégalités cumulatives, d’autant plus élevé que les écarts de revenus sont forts


 a) Comment les autres formes d’inégalités tendent à accroître les inégalités de revenus ?

Différentes formes d’inégalités sociales agissent en sens inverse sur les revenus. Le prestige d’une personne, un champion de sport par exemple, lui donne une influence sur les esprits qui peut inciter un employeur à lui confier des activités bien rémunérées. Le « capital social » d’un individu, c’est-à-dire les amis ou les connaissances avec qui il peut échanger des services, joue aussi un rôle important pour accéder à un emploi bien payé ou à une promotion en cours de carrière. C’est aussi le cas du « capital culturel », transmis de manière inégale aux individus, au cours de leur formation mais aussi par leurs parents.

Les inégalités de revenus sont également influencées par les autres formes d’inégalités économiques. Les inégalités de niveau de vie ont des répercussions sur le capital social, donc sur les possibilités de progression des revenus. Quant aux inégalités de patrimoine, elles peuvent aggraver les inégalités de revenus car il est souvent possible de tirer des revenus des biens que l’on possède. C’est le cas des appartements loués par leur propriétaire, des actions qui permettent de toucher une part des profits des entreprises concernées, ou des obligations qui conduisent à recevoir régulièrement les sommes correspondant aux intérêts.


 b) Pourquoi le risque d’un cercle vicieux des inégalités est d’autant plus élevé que les inégalités de revenus sont fortes ?

Le fait que les inégalités de revenus puissent entraîner d’autres formes d’inégalités, qui à leur tour aggravent les inégalités de revenus, met en évidence le risque d’un cercle vicieux d’accroissement des inégalités. Les avantages ont tendance à se cumuler pour certains individus, tandis que pour d’autres ce sont les handicaps. Or s’il est possible de trouver que certaines inégalités sont justes, parce qu’elles reflètent les efforts des individus par exemple, rien ne semble pouvoir justifier qu’elles soient ainsi cumulatives. Cela peut même décourager les efforts de la partie la moins favorisée de la population, voire l’inciter à la violence.

Dans un tel cercle vicieux d’accroissement des inégalités, celles qui concernent les revenus jouent un rôle plus important que les autres selon Michaël Walzer. Il fait remarquer qu’un avantage sous forme monétaire peut être converti plus facilement dans une autre forme que l’inverse. Par définition, la monnaie est en effet l’instrument d’échange le plus efficace. Or les revenus sont sous forme monétaire.


Conclusion   Les inégalités de revenus sont donc à la fois une cause et une conséquence des autres formes d’inégalités. Cependant, elles jouent un rôle-clé dans le cercle vicieux d’accroissement des inégalités qui peut se mettre en place à cause de cette interaction. Pour éviter ce phénomène d’inégalités cumulatives, dangereux pour la cohésion sociale, l’Etat a donc une responsabilité particulière. Il peut en effet limiter les inégalités de revenus grâce à l’effet redistributif des prélèvements obligatoires et des prestations sociales. Il peut aussi essayer de diminuer l’inégalité des chances par des mesures dites de discrimination positive : au nom de l’équité, c’est-à-dire de la justice sociale, on peut en effet se demander s’il n’est pas nécessaire de déroger au principe de l’égalité en droit, afin que la loi traite de manière particulière les individus qui seraient sinon victimes d’inégalités cumulatives (habitants de quartiers défavorisés, personnes d’origine étrangère…)