Le brouillage des frontières de classe fait-il prédominer une vaste classe moyenne?

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A peu près trois français sur quatre considèrent qu’ils font partie de la classe moyenne, lorsqu’on leur demande à quelle classe ou catégorie sociale ils ont le sentiment d’appartenir. Cette forte proportion crée un doute sur le sens précis que peut prendre la notion de classe moyenne, telle qu’elle est perçue par la population en tout cas. Existe-t-il vraiment en France un groupe aussi large d’individus aux conditions de vie comparables, avec des valeurs et des intérêts en commun, impossibles à classer ni dans une classe dominante ni dans une classe dominée ?

1/ L’usage de la notion de classe moyenne découle des limites de la représentation bipolaire de la société entre classe dirigeante et classe dominée


 a) Pourquoi la réalité sociale ne peut plus être réduite depuis longtemps à l’opposition entre bourgeoisie et prolétariat ?

L’usage de l’expression "classe moyenne" découle du constat, déjà ancien, que la distinction marxiste entre une classe dominante, la bourgeoisie, et une classe dominée, le prolétariat ouvrier, ne rend pas compte de la diversité des situations sociales individuelles. La classe moyenne, dès lors, peut se définir comme la partie de la société qui ne peut pas franchement être considérée comme dominée et exploitée, et qui pourtant ne détient pas l’essentiel du pouvoir économique ou politique.

Déjà au milieu du XIX° siècle, Tocqueville a souligné que la tendance à l’égalisation des conditions conduisait plutôt à la constitution d’une vaste ensemble d’individus aux conditions de vie et de revenus assez voisines, tandis que les très riches et les très pauvres ne finiraient par représenter qu’une petite minorité. De ce point de vue, la théorie de Tocqueville se situe à l’opposé de celle de Marx.


 b) Comment la nomenclature des PCS de l’INSEE remet-elle en cause l’idée d’une représentation bipolaire de la société ?

La nomenclature des professions et catégories socio-professionnelles, définie par l’INSEE, a consacré l’idée que la réalité sociale ne se limite pas à l’opposition de deux groupes aux contours clairement identifiés. L’existence de la catégorie "professions intermédiaires" en particulier, qui a succédé à celle de "cadres moyens" dans l’ancienne nomenclature, rend visibles les nombreux cas d’individus qui ne peuvent être rangés ni parmi la classe dominante ni parmi la classe dominée.

Une infirmière, un instituteur, une assistante sociale, en effet, ne sont pas sans pouvoir sur d’autres individus dans leur milieu professionnel. De même, un contremaître est généralement associé à une partie des décisions de la direction de l’entreprise. Pourtant, tous les membres de ces professions sont eux-mêmes soumis à des autorités supérieures, et il est impossible d’affirmer qu’ils exploitent les individus placés sous leur responsabilité. Or la tertiarisation de la société française, avec près de 4 actifs sur 5 dans le secteur tertiaire, a rendu ce type d’emplois plus nombreux aujourd’hui que ceux des ouvriers.


2/ Sans qu’il soit possible d’observer une véritable polarisation de la société française, la tendance n’est cependant plus à la  moyennisation qui a caractérisé les 30 glorieuses


 a) Pourquoi l’idée d’une classe moyenne majoritaire et homogène est-elle largement fausse dans le cas français ?

Il est très difficile de tracer les contours précis de la classe moyenne. Ce n’est pas vraiment une classe au sens marxiste du terme, car ses membres ne sont pas définis par une position précise dans la répartition des rôles de production, et ils n’ont pas le sentiment d’avoir des intérêts communs à défendre. Les individus membres de la catégorie "professions intermédiaires" de l’INSEE en font évidemment partie, mais il faut y ajouter certains des employés les mieux rémunérés, ainsi d’ailleurs qu’une partie des ouvriers qualifiés qui ont des responsabilités importantes et de bons salaires. En outre, des membres de la catégorie "cadres et professions intellectuelles supérieures",en particulier les enseignants du secondaire, doivent sans doute y être rangés aussi.

Parce que les contours de la classe moyenne sont flous, son importance numérique a tendance à être surestimée. Les "professions intermédiaires" ne représentent à elles seules que 20% de la population active française. Même si on double cette proportion pour tenir compte des individus classés dans d’autres catégories mais dont le mode de vie est proche, on n’obtient pas une majorité de la population française, et on est loin de la "vaste classe moyenne" prophétisée par Tocqueville.


 b) Qu’est-ce qui permet de soutenir que la tendance n’est plus à la moyennisation ?

Henri Mendras a décrit la société française à la fin des 30 glorieuses comme une « toupie » avec une élite peu nombreuse au sommet, une catégorie pauvre peu nombreuse à la base, et entre les deux un grand nombre de « français moyens ».  Cette image exagère sans doute l’importance des classes moyennes à l’issue des 30 glorieuses, mais elle donne incontestablement une idée du type de société vers lequel se dirigeait la France entre les années 1945 et 1975. En particulier, le niveau des qualifications s’est élevé : entre 1962 et 1975 les professions intermédiaires sont passées de 11 à 16% de la population active, et les cadres de 4 à 7%

Selon un auteur comme Louis Chauvel, la toupie serait en train de se déformer vers le bas depuis la fin des 30 glorieuses, et elle prendrait plutôt aujourd’hui l’apparence d’une poire ou d’un sablier. Même avec un niveau de diplôme plus élevé que ses parents, il n’est pas rare aujourd’hui de subir un déclassement dans la hiérarchie sociale. L’ancienne classe moyenne a tendance à être écartelée entre une fraction qui rejoint l’élite dirigeante, avec la progression du nombre de cadres et professions intellectuelles supérieures, et un nombre également croissant d’individus en situation précaire, à la limite de la pauvreté.


Conclusion   Il est indéniable qu’il existe une multitude de situations intermédiaires entre l’appartenance au monde ouvrier, caractérisé souvent par des fonctions de pure exécution, et l’appartenance au monde des cadres dirigeants ou des patrons. Cela donne un sens à la notion de classe moyenne, quoiqu’il serait plus juste d’employer l’expression de "strate moyenne". Mais il faut aussi savoir être critique à l’égard des usages abusifs qui peuvent facilement être faits de ce terme, compte tenu de son imprécision.