Le rôle des syndicats décline-t-il ?


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Les groupes qui donnent aux individus des valeurs communes, comme la famille, l’école, les églises, contribuent largement à la cohésion de la société française. Mais pour plusieurs d’entre eux, cette influence peut sembler plutôt en déclin. C’est le cas notamment des syndicats, ces associations qui défendent les intérêts professionnels communs de leurs membres, et qui ont ainsi longtemps contribué à entretenir parmi eux les mêmes façons de penser. Peut-on véritablement parler d’une crise du syndicalisme en France, qui contribuerait à un affaiblissement plus général des instances d’intégration ?

1/ Il existe non seulement des symptômes d’une crise du syndicalisme en France, mais aussi des arguments convaincants pour l’expliquer


 a) Qu’est-ce qui permet de parler de crise du syndicalisme français ?

L’évolution des conflits du travail traduit la perte d’influence des syndicats. Depuis le début des années 1990, la moyenne du nombre de jours de grève par an est inférieure à 500 000, ce qui est peu en comparaisondes 3 à 5 millions enregistrés pendant les décennies 1960 et 1970. Depuis une vingtaine d’années d’ailleurs, d’importants conflits du travail ont été menés principalement par des coordinations, qui sont des organisations éphémères concurrentes des syndicats. Cela a été le cas par exemple de la grève des infirmières en 1988, ou des mouvements d’enseignants contre leur ministre M. Allègre en 1998-1999.

La perte d’influence des syndicats est aussi réelle dans les relations quotidiennes du travail, en dehors des périodes de conflits. Ainsi, une proportion significative des représentants du personnel est aujourd’hui élue sur des listes non syndicales, de l’ordre d’un tiers. D’autre part, moins de 8% des salariés sont officiellement adhérents à un syndicat, à comparer avec 40% au début des années 1950.


 b) Comment s’expliquent principalement les difficultés rencontrées par les syndicats ?

Ces évolutions s’expliquent largement par les bouleversements économiques des 30 dernières années. Le chômage accroît la peur d’être mal vu si on se syndique, ce qui permet de comprendre pourquoi la proportion de syndiqués est particulièrement basse dans le privé, environ 5%. Il donne aussi le sentiment d’être déjà privilégié d’occuper un emploi. D’autre part, la tertiarisation et l’automatisation ont rendu plus rares les grandes concentrations ouvrières propices à la mobilisation syndicale.

Sans la culture syndicale qui était entretenue notamment au sein des grandes usines, Mancur OLSON a montré que les salariés ont tendance à se comporter en passagers clandestins, c’est-à-dire à attendre que d’autres cotisent ou prennent des risques, pour profiter ensuite des actions syndicales sans en supporter les coûts. Cela peut empêcher, ou en tout cas freiner considérablement, la mobilisation collective dans des actions syndicales.


2/ Toutefois cette crise prolonge en fait les faiblesses historiques du syndicalisme français, que l’institutionnalisation du rôle des syndicats a plutôt accentué


 a) Pourquoi le mouvement syndical n’a jamais eu en France l’importance qu’il a prise dans d’autres pays ?

La faiblesse du mouvement syndical est une particularité française. Le taux de syndicalisation, autrement dit le pourcentage d’adhérents à un syndicat, est souvent plus élevé dans les autres pays européens que le taux français de 10%. L’exemple opposé est celui de la Suède, où la proportion de syndiqués atteint environ 65%, mais le taux de syndicalisation est également plus élevé au Royaume-Uni ou en Allemagne.

Cette situation d’extrême faiblesse des syndicats en France a plusieurs explications. Depuis le congrès d’Amiens de la CGT en 1906, les syndicats français ont toujours affirmé leur volonté d’indépendance par rapport aux partis politiques. Cela les distingue par exemple des Trade-Unions britanniques, très liés au parti travailliste anglais. Depuis 1966 d’autre part, la loi dispense 5 syndicats de prouver qu’ils représentent assez de salariés pour signer des accords. Cela contribue à l’éparpillement des énergies syndicales. Enfin, les français n’ont pas autant que les anglais ou les allemands une culture de la négociation.


 b) Comment l’institutionnalisation du rôle des syndicats a-t-elle accentué leur faiblesse historique en France ?

Le rôle des syndicats s’est institutionnalisé sous l’influence de la législation. Le droit de grève a ainsi été reconnu et inscrit dans la constitution française en 1946. Des institutions représentatives du personnel ont également été mises en place par la loi dans les entreprises : délégué du personnel en 1936, comité d’entreprise en 1945, comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail en 1982. Les syndicats présentent des candidats à l’élection de ces divers représentants des salariés dans les entreprises. Ils participent aussi à la gestion des caisses de sécurité sociale, et à l’élection des représentants des salariés dans les tribunaux de prudhommes, chargés de juger les litiges entre un employeur et un salarié.

Cette institutionnalisation a eu des effets ambigus. D’une part elle a donné des pouvoirs aux représentants syndicaux, ce qui a pu renforcer leur influence. Mais en même temps, elle a éloigné les militants syndicaux les plus actifs des salariés de la base. Elle a introduit de la routine dans les pratiques militantes, et a créé des rapports de clientèle entre les syndicats et les salariés.


Conclusion   Le rôle que jouent les syndicats dans la société française apparaît donc en déclin, même si les bas taux de syndicalisation enregistrés en France par rapport à d’autres pays doivent être relativisés, compte tenu des faiblesses historiques du syndicalisme français, depuis le congrès d’Amiens. L’affaiblissement des syndicats s’inscrit ainsi dans la crise plus générale des instances de socialisation. Mais il exprime aussi sans doute le déclin du rôle intégrateur joué par la répartition du travail, qui est également remis en cause dans nos sociétés. C’est notamment la thèse de l’ouvrage de Dominique Méda intitulé "la fin du travail".