L'évolution des conflits sociaux s'explique-t-elle par les transformations du marché du travail ?

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Les émeutes des jeunes de banlieue au mois de novembre 2005, plus récemment les manifestations contre l’écotaxe… De nombreux conflits sociaux sortent de l’ancien cadre des grèves de salariés contre les dirigeants d’entreprise. Par "conflit social", on peut entendre en effet n’importe quelle tentative pour modifier la relation de pouvoir entre des groupes sociaux, afin que les uns obtiennent des autres la satisfaction de leurs revendications. Est-ce une conséquence des changements qui ont affecté les marchés du travail dans les économies développées? L’utilisation de la main-d’œuvre par les entreprises, du point de vue du statut des travailleurs ou de l’organisation du travail, a en effet beaucoup évolué depuis les "trente glorieuses". L’évolution des conflits sociaux peut-elle s’expliquer par celle du marché du travail?

1/ Les évolutions concernant l’utilisation de la main-d’oeuvre n’ont pas modifié les enjeux principaux des conflits du travail


 a) Quelles ont été les principales transformations du marché du travail depuis la fin des trente glorieuses ?

L’emploi stable salarié, même s’il concerne la majorité des actifs occupés, représente une proportion déclinante des nouveaux emplois créés. Les emplois précaires, intérimaires ou à durée déterminée, sont devenus de plus en plus nombreux. La tendance des entreprises à se concentrer, et à externaliser les activités de production jugées secondaires, a conduit au développement de la sous-traitance, donc à des situations où le patron d’une très petite entreprise, sans être un salarié, dépend souvent complètement d’une grande entreprise cliente. L’augmentation de la flexibilité du travail a aussi touché les horaires, qui varient parfois fortement selon les périodes de l’année.

Parallèlement, l’organisation du travail a subi les conséquences de la tertiarisation de l’activité économique. Les emplois dans les pays développés sont devenus plus souvent intellectuels que manuels, plus qualifiés aussi, à cause de l’automatisation et de la concurrence des pays à bas salaires. Les concentrations de milliers d’ouvriers, sur les sites d’usines organisées à la manière taylorienne, sont plus rares. Les sites de production sont de taille plus réduite. Dans une même entreprise ils sont parfois répartis entre plusieurs villes ou plusieurs régions. Et le personnel est davantage soumis à une contrainte de résultats qu’à l’obligation de suivre des consignes précises.


 b) Pourquoi les enjeux principaux des conflits du travail restent largement les mêmes qu’en 1975 ?

Lors de la grande majorité des conflits du travail, les revendications portent sur les mêmes enjeux principaux que lors des mouvements de grèves des "trente glorieuses". La plupart du temps, ceux qui participent à un conflit pour défendre leurs intérêts professionnels cherchent à obtenir soit une augmentation du niveau de leurs rémunérations, soit une amélioration de leurs conditions de travail, soit une meilleure reconnaissance de l’importance de leur fonction pour le reste de la collectivité.

Les salariés ne perçoivent d’ailleurs pas les conditions de travail actuelles comme étant moins pénibles que celles des décennies précédentes. Au contraire, les quelques sondages réalisés sur la sécurité et la pénibilité des tâches montrent plutôt un sentiment de dégradation. Les contraintes de résultats ne sont pas forcément moins stressantes que le contrôle hiérarchique pesant d’un système de stricte séparation verticale des tâches. Et l’informatique a permis d’étendre au secteur tertiaire les principes tayloriens de décomposition des étapes de la production et de spécialisation des opérateurs.


2/ Elles ont cependant conduit à de profonds changements dans les formes des conflits sociaux et dans les types d’acteurs impliqués


 a) Quelles nouvelles formes de conflits du travail se sont développées ?

Le nombre de journées de grève cumulées par l’ensemble des salariés du secteur privé a beaucoup diminué, depuis le début des années 70. Nettement supérieur à 3 millions par an dans les années 70, cet indicateur est tombé à moins d’un million dans les années 90, en moyenne. Cela peut s’expliquer par les transformations de l’organisation du travail, avec le développement de l’emploi précaire, le niveau élevé du chômage, et le déclin des grandes concentrations ouvrières sur un lieu de production. Moins nombreux à travailler ensemble, plus inquiets de perdre leur emploi, les salariés hésitent davantage à lancer un conflit, et lorsqu’ils le font ils choisissent des actions plus spectaculaires que la simple grève, comme le blocage des routes ou des voies ferrées, ou encore les menaces écologiques.

Les syndicats jouent toujours un rôle important dans les conflits du travail, mais il est parfois moins déterminant que pendant les "trente glorieuses". De plus  en plus souvent, les salariés organisent spontanément des "coordinations" extérieures aux syndicats pour mener une action collective. Ce fut le cas des infirmières en 1988, ou des enseignants face au ministre Claude Allègre à la fin des années 90. Cette évolution exprime avant tout une méfiance vis-à-vis des organisations syndicales, accusées de céder trop facilement aux employeurs. Mais l’affaiblissement des syndicats, à cause du chômage et de la perte des grands bastions syndicaux du secteur secondaire, y a contribué.


 b) En quoi de nombreux conflits sociaux se sont-ils éloignés de la traditionnelle opposition entre patrons et salariés ?

Le niveau élevé du chômage, le développement de l’emploi précaire et de la sous-traitance, ont déplacé les lignes de conflits, qui n’opposent plus systématiquement patrons et salariés. Les manifestations de chômeurs, ou encore le blocage dépôts de carburants par les agriculteurs, victimes de la hausse du prix du pétrole et de la baisse de leurs prix de vente, sont des types de conflits sociaux qui sortent de l’ancien cadre d’affrontement entre ouvriers et dirigeants d’entreprises. Les motivations de ces mouvements sont bien liées aux transformations de l’organisation du travail.

Mais les nouveaux mouvements sociaux ne sortent pas seulement du cadre des conflits entre patrons et salariés, il s’agit de plus en plus souvent de conflits complètement déconnectés des conditions d’organisation de la production. C’était déjà le cas, dans les années 60-70, avec le mouvement des Noirs aux Etats-Unis, ou les manifestations féministes, écologistes. Cela concerne aussi des mouvements plus récents comme les émeutes de l’automne 2005 ou les actions de soutien aux sans-papiers ou aux séropositifs. Parmi les nouveaux conflits, un nombre important n’ont donc aucun lien avec les transformations du travail, car ils n’ont aucun rapport avec le monde de la production.


Conclusion   L’accroissement du chômage et du travail précaire, l’évolution vers des emplois plus qualifiés, plus souvent exercés dans de petites entreprises du secteur tertiaire, ont contribué à remettre en cause l’ancien modèle des conflits sociaux. Ceux-ci n’opposent plus aussi frontalement que pendant les "trente glorieuses" la classe dirigeante et la classe ouvrière, encadrée par les syndicats. Mais ce sont davantage les formes que les enjeux des conflits du travail qui ont changé. Et le développement des mouvements sociaux en dehors du monde du travail a nécessairement d’autres explications. Dans quelle mesure ces nouveaux conflits ont-ils été favorisés, par exemple, par le rôle des médias audiovisuels depuis les années 60, vu que la télévision peut toucher sur un même sujet, au même moment, un grand nombre de personnes assez dispersées?