Est-il certain que la croissance favorise le bien-être d'une population, de façon durable ?


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En 2009 la croissance économique française a été négative, avec une baisse de presque 3% du PIB en volume, soit le plus mauvais chiffre depuis la seconde guerre mondiale. Après un rebond un peu au-dessus de 1,5% en 2010 et 2011, la croissance a rejoint le niveau zéro en 2012, et depuis cette date elle est toujours restée inférieure à 2%. Ces taux sont à comparer avec les taux supérieurs à 3% des trois dernières années du XX° siècle, ou ceux de 5 à 6% de la période 1950-1970. Les journalistes et les responsables politiques qui commentent ces statistiques s’interrogent souvent sur les moyens de favoriser la « reprise », c’est-à-dire le retour à des taux de croissance plus élevés qu’actuellement. Il semble ainsi aller de soi qu’un haut niveau de croissance économique est souhaitable. Pourtant dès 1972, dans un rapport intitulé « Halte à la croissance ? », certains experts dits du « club de Rome » ont contesté l’idée que la croissance économique améliorerait le bien-être, notamment à long terme. Les interrogations actuelles sur le changement climatique lié à la pollution posent le même problème. Les chercheurs ou les responsables politiques doivent-ils viser à tout prix l’accélération de la croissance économique ? Celle-ci favorise-t-elle vraiment le bien-être des individus, la satisfaction de leurs besoins, y compris si on raisonne à long terme, autrement dit à l’échelle d’une ou de plusieurs dizaines d’années ?

1/ La croissance permet d’améliorer la satisfaction de certains besoins, même si elle a tendance à en créer de nouveaux


 a) Pourquoi la croissance est-elle susceptible de favoriser le bien-être ?

Le bien-être des individus dépend de la satisfaction de plusieurs catégories de besoins. Parmi les classifications utilisées, celle du psychologue Abraham Maslow distingue ainsi par ordre d’importance les besoins physiologiques (respirer, boire…), les besoins de sécurité (dormir à l’abri…), les besoins d’appartenance à des groupes sociaux, les besoins de considération ou de notoriété, et enfin les besoins d’épanouissement ou d’estime de soi. Quoique critiquable, cette classification permet de comprendre le lien entre la croissance économique et la satisfaction des besoins, donc le bien-être.

En effet la croissance économique, en tant que tendance à la hausse de la production, mesure l’augmentation des ressources créées, autrement dit l’accroissement des moyens de répondre aux besoins. La hausse des quantités de biens et de services produits chaque année améliore en particulier les possibilités de satisfaire les besoins les plus importants des individus, c’est-à-dire les besoins physiologiques et les besoins de sécurité, si on se réfère aux catégories définies par Maslow. L’accroissement de la production de nourriture, de logements, est ainsi de nature à favoriser le bien-être de la population.


 b) Pourquoi est-ce discutable lorsqu’elle mesure la valeur créée par de nouveaux produits ?

Une partie de l’accroissement de la production correspond à des produits qui n’existaient pas auparavant, et qui satisfont donc de nouveaux besoins. Par exemple, les téléphones portables légers et d’un coût abordable que nous utilisons aujourd’hui n’existaient pas avant les années 1990. La même remarque peut se faire à propos des émissions de télévision, qui ont commencé à être diffusées au début des années 1950 en France.

Dans ce cas, l’amélioration du bien-être de la population est plus discutable. Certes ces nouveaux produits satisfont des besoins, puisqu’ils sont consommés. Cependant le désir de les utiliser n’existait pas avant qu’ils soient créés ; les individus ne pouvaient pas ressentir le besoin correspondant. On peut donc se demander si l’apparition de ce genre de nouveaux produits n’a pas aussi un effet négatif sur le bien-être de la population, dans la mesure où ils créent des désirs qui ne peuvent pas être satisfaits pour tous les individus. A part ceux qui correspondent à des besoins vitaux de toute façon, les désirs humains semblent impossibles à combler, car ils ont tendance se déplacer dès qu’ils sont exaucés. Les publicitaires cherchent d’ailleurs en permanence à en créer de nouveaux.


2/ Cependant les statistiques de la croissance peuvent masquer des choix de société préjudiciables au bien-être, à long terme notamment


 a) Pourquoi la croissance est-elle compatible avec un fort degré d’inégalités et d’atteintes aux libertés individuelles ?

L’augmentation du produit intérieur brut ne garantit pas une répartition équitable des ressources correspondantes. En cas de distribution très inégalitaire des revenus, la croissance économique peut très bien ne profiter qu’à une fraction minoritaire de la population. La hausse rapide du PIB brésilien entre 1960 et 1980, de l’ordre de 7%  par an en moyenne, est souvent citée comme un exemple de forte croissance économique qui n’a pas vraiment amélioré le bien-être de l’ensemble de la population. Sur 170 millions de brésiliens, 25 millions sont actuellement considérés comme mal nourris, et 10 millions d’enfants vivent dans la rue. L’écart entre les 10% des revenus les moins élevés et les 10% les plus élevés est de 1 à 50 au Brésil, à comparer avec un écart de 1 à 3 en France.

La croissance économique peut aussi être forte dans des pays qui sont par ailleurs très peu respectueux des droits de l’homme. Or les libertés individuelles, à commencer par celle d’aller et de venir, mais aussi la liberté d’expression, contribuent de façon significative au bien-être psychologique des personnes. Ainsi le PIB chinois a augmenté de près de 10% par an en moyenne depuis 2000 (après un "modeste" taux de croissance de 8% en plein ralentissement économique mondial en 2009, un taux supérieur à 10% a été enregistré en 2010), mais les chinois ne peuvent pas exprimer certaines opinions sans risquer la prison, voire la torture.


 b) Pourquoi la valeur créée par certaines activités de production, ou détruite par d’autres, est oubliée dans la croissance mesurée ?

Certaines activités de production qui satisfont des besoins importants, comme la garde des enfants, leur éducation, les tâches ménagères ou le bricolage, ne sont pas prises en compte dans le calcul du produit intérieur brut lorsqu’elles sont effectuées de façon bénévole dans le cadre familial. Cette « production domestique » contribue pourtant au bien-être. En cas de réduction du temps de travail légal, comme ce fut le cas lors de la mise en place des 35 heures en France, la croissance du PIB peut théoriquement se trouver freinée, alors même que la satisfaction des besoins s’améliore beaucoup si on tient compte de l’augmentation du travail bénévole ou domestique.

Les statistiques de la croissance n’intègrent pas non plus les dommages causés à l’environnement, qui diminuent pourtant les possibilités de bien-être de la population à court et à long terme. Non seulement la valeur de la production réalisée par une usine polluante augmente le PIB, mais ce dernier prend aussi en compte le montant des consultations chez le médecin que la pollution a provoquée… En revanche ni le malaise des personnes qui ont du mal à respirer, ni les conséquences de l’augmentation des températures à cause de la dégradation du climat à long terme, ne sont comptabilisés dans les statistiques de la croissance.


Conclusion   La croissance économique est donc un indicateur intéressant pour évaluer la capacité d’un pays à améliorer le niveau de bien-être de sa population. Mais des statistiques de croissance favorables ne suffisent pas à garantir une telle amélioration, surtout si on tient compte des coûts écologiques que peut entraîner, à long terme, la volonté de faire croître le niveau de production le plus rapidement possible. C’est pourquoi d’autres indicateurs ont été construits pour suivre l’évolution de la satisfaction des besoins d’une population : c’est le cas de l’indicateur de développement humain (IDH). Comme les statistiques ont notamment pour but de guider les choix de politique économique, il est cependant permis de se demander si l’Etat doit vraiment chercher à prendre en charge le bien-être de la population. La recherche du bonheur ne doit-elle pas rester avant tout une affaire individuelle ?