DANS QUELLE MESURE LA SPECIALISATION DU TRAVAIL CONTRIBUE-T-ELLE A LA CROISSANCE ?

DANS QUELLE MESURE LA SPECIALISATION DU TRAVAIL CONTRIBUE-T-ELLE A LA CROISSANCE ?

Pour revenir au sommaire des SES, c'est ici. Tous droits réservés.

 

Intro :  Le taux de croissance économique a été de l’ordre de 5% par an en France entre 1945 et 1975, alors qu’il se situe plutôt autour de 2% en moyenne depuis 1975. Plusieurs hypothèses ont été proposées pour expliquer ce ralentissement de la croissance. Parmi celles qui sont avancées, une des plus souvent citées met en cause « la fin de la régulation fordiste ». Ce seraient les limites atteintes par l'organisation taylorienne-fordienne de la production, au début des années 70, qui auraient ramené le taux de croissance à un niveau inférieur aux taux exceptionnels des « Trente Glorieuses ». Le taylorisme-fordisme, autrement dit « l’organisation scientifique du travail », est une méthode d’organisation de la production fondée sur une répartition précise des tâches entre les salariés, de façon à produire le plus possible avec le moins de facteur travail possible. Dans quelle mesure une telle spécialisation du travail a-t-elle contribué à la croissance économique dans le passé, et le peut-elle encore aujourd’hui  ?

 

I. – La spécialisation du travail a contribué à la croissance des Trente Glorieuses, malgré les inconvénients humains du fordisme et leurs répercussions économiques

 

A) Les avantages théoriques de la division technique du travail ont été attestés par 30 ans de forte croissance en Europe jusqu'au milieu des années 70

 

1. Le premier à avoir théorisé les avantages de la division technique du travail est Adam Smith (exemple de la manufacture d'épingles, 1776) : la DTT rend les ouvriers plus habiles, évite les pertes de temps, favorise la mécanisation des tâches... donc permet de produire plus avec moins de facteur travail. Taylor (fin XIX°) a voulu rendre systématique la recherche de ces gains de productivité grâce à la  séparation horizontale des tâches (décomposition de la production en opérations élémentaires accomplies chacune par un ouvrier spécialisé) et à la séparation verticale (conception-contrôle / exécution). Ford (juste après la 1ère guerre mondiale) a développé la standardisation des produits et mécanisé le travail à la chaîne, dans le même but.

 

2. En pratique, le développement de la division technique du travail a eu des résultats spectaculaires dans le cas de la France, après la 2ème guerre mondiale. La généralisation de l'application des méthodes de Taylor et Ford a largement contribué à la multiplication par 4 de la productivité en France de 1950 à 1990, alors qu'elle avait été multipliée par 2,3 seulement en 130 ans avant. Les gains de productivité, accompagnés des économies d'échelle permises par la standardisation des produits, permettent notamment de baisser les prix et/ou d'augmenter les salaires, donc d'augmenter la demande. Le niveau de production peut donc augmenter plus vite, ce qui peut expliquer le maintien d'une croissance économique forte.

 

B) Les inconvénients humains du taylorisme-fordisme ont des répercussions économiques qu’Henry Ford avait d’ailleurs pris en compte

 

1. La spécialisation du travail, poussée à l'extrême, a des conséquences humaines difficilement acceptables : la fréquence des gestes répétitifs peut conduire à des maladies professionnelles, la décomposition des tâches rend chacune d'elles peu valorisante, l'ouvrier ne peut pas tirer de fierté personnelle du résultat final de son travail. L'extrême spécialisation est un facteur d'abrutissement et de perte de savoir-faire, déjà dénoncé par Marx dans "Le Capital" en 1867.

 

2. Le manque de motivation finit par avoir des conséquences économiques à cause de l'absentéisme, des malfaçons, de la rotation du personnel (turn-over), du mécontentement exprimé par des arrêts de la production (grèves).  La distribution de hauts salaires dans les usines Ford (5$ a day) avait notamment pour but de compenser ces inconvénients.

 

II.- Le taylorisme-fordisme a atteint des limites dans de nombreux domaines d'activité depuis les années 70, mais la spécialisation du travail contribue désormais à la croissance dans le secteur tertiaire

 

A) L’organisation scientifique du travail a des limites, et elle s'avère moins adaptée aux marchés de renouvellement qu'aux marchés en expansion

 

1. Au-delà d'un certain point, il devient difficile d'augmenter toujours autant la  productivité grâce à davantage de spécialisation du travail. Il n'est alors plus possible de continuer à augmenter les salaires, grâce aux gains de productivité, pour compenser les effets humains négatifs de la décomposition des tâches et pour éviter les inconvénients économiques qui en découlent. C'est ce que les économistes de l'école dite "de la régulation" ont appelé "la fin de la régulation fordiste".

 

2. La standardisation des produits sur le modèle fordiste (inaugurée avec la célèbre Ford T) a été efficace tant qu'il s'est agi d'équiper massivement les ménages en un certain nombre de biens d'équipement nouveaux pour eux, comme l'automobile, la machine à laver, le réfrigérateur... Mais la demande pour ces biens est devenue à partir des années 70 une demande de remplacement, et la capacité de différencier les produits pour les adapter à différents goûts est devenue importante. Or c'est moins compatible avec la standardisation.

 

B) Elle s'est cependant généralisée à tous les secteurs d'activité, y compris les services 

 

1. Pendant longtemps le secteur des services a été peu concerné par l'organisation scientifique du travail. Cela découle du caractère immatériel du produit que constitue un service. Ni le produit fini, ni ses ébauches aux différents stades de la production, ne sont a priori stockables ou manipulables. De ce fait, la production dans le secteur tertiaire est difficile à décomposer en étapes élémentaires ou à automatiser. La productivité a ainsi eu tendance à augmenter moins vite dans le secteur tertiaire que dans le primaire et le secondaire.

 

2. Aujourd'hui cependant les gains de productivité sont devenus plus importants dans de nombreuses activités de services comme la banque, l'assurance, les transports et communications, grâce à l'informatisation des tâches administratives et à la mise en réseau des ordinateurs de chaque poste de travail. L'informatique a ainsi permis d'étendre au secteur tertiaire les méthodes tayloriennes-fordiennes de l'organisation du travail: décomposition de la production en opérations élémentaires, chacune destinée à être soit automatisée soit confiée à un agent spécialisé, avant d'être automatiquement enchaînée avec la suivante pour limiter les déplacements.

 

Concl :  L’organisation du travail semble donc avoir contribué à la croissance économique forte des trente glorieuses et, par contrecoup à cause des limites atteintes, au ralentissement économique depuis 1973. Aujourd'hui elle favorise la productivité et donc l'augmentation de la production dans le secteur des services. Cependant il ne faut pas exagérer son importance, et négliger par exemple d'autres explications du ralentissement de la croissance à la fin du XXe siècle: la fin du rattrapage technologique de l'Europe par rapport aux Etats-Unis, et la nécessité de lutter contre l'inflation à cause du flottement des monnaies et des chocs pétroliers. Il n'est pas sûr qu'il soit possible d'attribuer à un seul facteur, quel qu'il soit, l'explication de la "crise" depuis le milieu des années 70.