L’ACTION COLLECTIVE DEFEND-ELLE PRINCIPALEMENT DES
INTERETS OU DES VALEURS ?
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Intro : Il existe plusieurs types d’actions collectives. Dans tous les cas, il s’agit d’un rassemblement de moyens et d’énergies par les membres d'un groupe, qui cherchent ainsi à atteindre des objectifs communs. Cependant cette mobilisation peut prendre des formes très différentes. Il peut s’agir d’un mouvement de grève organisé par des syndicats, mais aussi d’une manifestation pour ou contre le port du voile à l’école, ou encore d’une pétition contre l’installation dans une commune d’un centre pour mineurs déliquants. Selon les exemples, le but de l’action collective peut paraître directement lié aux intérêts matériels des membres du groupe mobilisé, ou sembler correspondre plutôt à la volonté d’affirmer ensemble des façons de penser communes. En réalité, pourquoi participe-t-on à une action collective ? Est-ce principalement pour en tirer des avantages matériels, ou pour essayer de transmettre des valeurs ? Est-il même possible de distinguer, parmi toutes les mobilisations observées, certaines qui poursuivraient exclusivement des intérêts particuliers, et d’autres qui défendraient seulement des idées ?
I. – Les nouveaux mouvements sociaux ont semblé
remettre en cause la théorie marxiste, selon laquelle l’enjeu des luttes
collectives est fondamentalement matériel
A) D’après Marx ce sont les intérêts matériels
opposés des classes sociales qui mobilisent leurs membres dans l’action
collective
1. L’idée centrale de la théorie marxiste est ce qu’on appelle le « matérialisme historique ». Selon Marx, les événements qui construisent l’histoire ont une origine matérielle, liée à la façon dont les sociétés s’organisent pour satisfaire les besoins de leurs membres, autrement dit pour produire. La position des individus dans l’organisation de la production détermine leur appartenance à une classe sociale, qui se trouve en conflit avec d’autres classes pour défendre les intérêts communs de ses membres. C’est ainsi que les travailleurs se mobilisent face aux bourgeois propriétaires des moyens de production.
2. De ce point de vue, l’action collective découle des intérêts partagés
par les membres d’un groupe. Elle a comme but principal de favoriser la
situation matérielle des individus mobilisés. Lorsque les luttes collectives
prennent la forme de grèves organisées par les syndicats, comme cela a été très
souvent le cas en France au XIX° et pendant les deux permiers tiers du XX°
siècle, la défense des intérêts de classe peut effectivement apparaître comme
leur cause principale. Les grandes grèves de 1936, par exemple, ont amélioré la
situation matérielle des ouvriers, avec la création des congés payés et la
réduction à 40 heures de la durée légale du travail.
B) Les nouveaux mouvements sociaux, à partir des
années 1960-70, ont cependant paru difficiles à comprendre avec ce cadre
d’analyse
1. D’autres types d’actions collectives ne s’expliquent pas aussi
facilement dans le cadre de la théorie marxiste. Le sociologue Alain Touraine a
ainsi attiré l’attention sur ce qu’il a appelé les « nouveaux mouvements
sociaux », apparus à partir des années 1960 et surtout 1970. Cette
expression désigne par exemple le mouvements des
droits civils menés par les noirs aux Etats-Unis pendant la décennie 1960, les manifestations
étudiantes de mai 1968, les combats féministes, écologistes, ou régionalistes commencés
dans les années 70. Plus récemment, on peut citer les mouvements de chômeurs,
de mal logés ou de sans papiers à la fin des années 90.
2. Aucun de ces mouvements, qui ont pourtant donné lieu à de nombreuses actions collectives, ne peut se comprendre comme l’expression d’un affrontement entre deux classes sociales définies par la position de leurs membres dans l’organisation de la production. Lorsque les écologistes manifestent contre la construction de lignes d’électricité à haute tension dans un paysage magnifique, à première vue ils défendent davantage des valeurs, des façons de penser, que des intérêts purement matériels. Mai 1968 peut aussi s’interpréter comme une révolte des jeunes adultes français contre les valeurs des générations précédentes.
II.- Toutefois l’affirmation de valeurs lors
d’une action collective sert souvent objectivement les intérêts des groupes
mobilisés
A) Le problème du « passager clandestin »,
mis en évidence par Mancur Olson, fait qu’aucune action collective ne peut reposer
seulement sur la défense d’intérêts
1. Si les individus qui conduisent une action collective étaient
seulement motivés par la recherche de leur intérêt, un raisonnement simple
permet de montrer qu’ils n’auraient pas pu se mobiliser. Lorsqu’un groupe de
personnes a l’occasion de mener un combat pour obtenir des avantages, tous les
individus qui en font partie ont intérêt à laisser les autres membres prendre
les risques, puisqu’au bout du compte ils peuvent s’attendre à profiter eux
aussi de ce qui aura été gagné. Donc si tous font un pur calcul d’intérêts, aucune
action n’a lieu car chacun en attend les avantages sans vouloir en supporter
les coûts, comme un « passager clandestin » sur un bateau.
2. Dès lors que le calcul rationnel ne suffit pas à expliquer le comportement de ceux qui mènent une action collective, il faut admettre que les sentiments, les croyances, autrement dit les valeurs partagées par les membres du groupe, jouent un rôle essentiel dans une mobilisation. Les individus peuvent accorder plus d’importance aux objectifs d’une communauté, dans laquelle ils se reconnaissent, qu’à un calcul d’intérêt matériel purement personnel. En effet, l’identité de chaque personne, ce qui lui donne le sentiment d’exister, découle largement de l’identité des groupes auxquels elle appartient. Or celle-ci repose sur une culture, en particulier sur des valeurs.
B) L’affirmation de valeurs par un groupe joue ainsi
un rôle difficile à dissocier des intérêts matériels des personnes engagées
dans l’action
1. Même si leur enjeu n’est pas directement lié à la propriété des moyens de production, il faut d’abord remarquer que les nouveaux mouvements sociaux peuvent s’interpréter, de même que n’importe quel type de conflit, comme des tentatives pour modifier des relations de pouvoir. Ainsi les revendications féministes remettaient en cause la domination des hommes, le combat des noirs américains, celle de la population blanche, les manifestations étudiantes de mai 68, celle de la génération plus âgée, les luttes écologistes, celle des industriels et des experts par rapport au cadre de vie de tous.
2. Or une relation de pouvoir contribue à déterminer la situation
matérielle des personnes concernées, puisque par définition elle impose à
certains des comportements, tandis que d’autres en bénéficient. Les valeurs
défendues à l’occasion d’une action collective, dans la mesure où elles rendent
possible une mobilisation malgré le raisonnement du passager clandestin, servent
donc objectivement les intérêts des groupes en lutte, même si leurs membres
n’en sont pas toujours conscients individuellement. Cette idée avait d’ailleurs
été exprimée par Marx, puisque selon lui les idéologies, qui sont des ensembles
de valeurs, constituent des instruments de domination.
Concl : Il est donc
impossible d’affirmer que toutes les actions collectives serviraient uniquement
des intérêts, ou au contraire qu’elles défendraient seulement des valeurs. Mais
il n’est pas non plus envisageable de distinguer deux catégories de mouvements
sociaux selon qu’ils seraient déclenchés par l’un ou l’autre de ces deux types
de motivations. En réalité, des idéaux sont toujours indispensables pour
rassembler des individus et transformer ainsi l’organisation matérielle de la
société. De ce fait, les valeurs défendues correspondent aussi souvent, pour
ceux qui les expriment, à des intérêts matériels plus ou moins directs, à court
ou à long terme. Quelle que soit l’explication des actions collectives de toute
façon, on peut remarquer que leur vitalité est un élément important pour le
fonctionnement démocratique de la société, dans la mesure où elles représentent
un contrepouvoir par rapport à la prise de décision confiée à un gouvernement.